Ils manquent parfois un peu. Pas tout le temps, mais ils manquent par ci par là. Ils manquent de temps en temps, quand je pense à eux. Ils manquent lentement, doucement, en silence, sans peine, sans douleur, sans regrets, mais ils manquent.

Qui ça ? Deux amis. Amis, c’est un peu fort? Deux connaissances. Connaissances, c’est trop léger. Bon ben alors deux hommes ? Deux hommes ça fait penser à des relations intimes.

Le terme exact est collègues. Deux anciens collègues qui me manquent !

J’ai pas toujours été maman, et même après avoir été maman, je n’ai pas toujours été maman à plein temps. Quand je n’avais que bébé-Gaby , j’avais un emploi, et il avait une nounou. Mon emploi je l’aimais. J’aimais ma boite, j’aimais le rôle que j’y jouait, j’aimais mes collègues, j’aimais surtout deux de mes collègues.

Plantons le décor alors…

J’ai tout juste vingt deux ans, un permis B et un BTS. J’ai quelques expériences professionnelles, mais si courtes…je débute, quoi ! Je suis habituée aux missions d’intérim. J’ai pas envie de me poser n’importe ou. Je préfère les remplacements, courts et variés, pour acquérir des compétences, pour apprendre et parce que j’aime changer. Comme chaque lundi, en général, la boite m’appelle. Rien d’intéressant, selon eux, mais si je veux vraiment… il y aurait bien une mission dans une petite société, un travail différent de celui que je fais d’habitude, un petit mi-temps en tant que magasinière. Oh, rien de compliqué, rien de physique, juste gérer un stock de matériel électrique dans une entreprise qui conçoit et fabrique des machines à sacs… Pourquoi pas ? C’est à deux pas de chez moi (j’exagère à peine, c’est a 2 km, alors que j’ai l’habitude d’en faire trente pour aller bosser). De plus, je connais pas mal des cinquante salariés. Ça pourrait être sympa, et pis un mi-temps, pour commencer le printemps, ça me va !

Visite des locaux, bref entretient. Tout est parfait, tout est réglo, je commence demain. Le travail est simple : fournir les ouvriers en produits électriques, envoyer la liste des ruptures de stocks aux acheteurs, veiller à tenir l’endroit rangé, et surtout apprendre à reconnaître tous ces petits objets que sont les disjoncteurs, platines, diodes. Arf, sont loin mes notions de base en physique ! Pas grave, j’ai deux tuteurs. Il y a déjà deux magasiniers. Il y a Bruno, qui gère d’importants rayons de pièces mécaniques et autres, et il y a Michel, qui s’occupe du SAV et qui fourni les clients en pièces de rechange. Je suis bien accueillie. Je suis le bébé du trio. La femme du trio ? Ils y sont habitué, la personne que je remplace était une femme. Elle avait choisi de partir et avait profité d’une vague de licenciement économique pour une retraite anticipée.

C’est pas mon métier, mais ça me change, ça me plait. Je découvre tout un monde, jusqu’alors inconnu. Ici, les journées sont rythmées par les poses café, par la bonne humeur ambiante. Pas de café solitaire dans l'intimité d’un bureau terne, ici les portes des bureau des uns et des autres restent ouvertes. Au magasin, on est solidaires. Le poste, la fonction de chacun, c’est sur le papier. Au magasin, on fait le plus urgent, on aide, on s’occupe de ce qui presse, qu’il s’agisse de son travail ou pas.  Je sais que je ne resterai pas, même si j’aime bien. Je le prend plus comme un job de vacances, un petit boulot… Dans quelques semaines je rechercherai un vrai travail, un remplacement qui me fera progresser.

Quinze jours plus tard, un chef me convoque. Si ça me plait ? Ouais c’est sympa. Si j’aime bien ? Ouais ça me change. Si l’ambiance est bonne ? TROP BONNE ! Si j’aimerai rester ? Ah, le mot qui fâche ! Mon cœur aimerait rester, mais mon esprit de jeune fille qui aimerait décrocher un job épanouissant à souhait émet un bémol. Et dans la société ? Rester dans la société, vous voulez dire, y faire autre chose ? Rester travailler au magasin le matin, et l’après midi revêtir un autre costume ? Avoir deux mi-temps ? L’un en tant que magasinière, l’autre en tant qu’assistante ? J’adorerai !

Quelques tests d’anglais, de connaissances en dactylo et autre tâches d’assistanat plus tard et je m’installe dans la boite pour un durée de huit mois. De plus, pour des raison pratiques, mon bureau actuel resterai le même, au magasin, avec mes collègues. C’est le chef que j’assiste qui viendrait m’y donner les consignes. 

Un vrai bonheur ! Pouvoir à la fois satisfaire son cœur, mais aussi son esprit, chacun à mi temps ! Aller travailler était un réel plaisir. Les matinées étaient dynamiques, remuantes, mais pleines de complicité, de blagues, de tendresse…Mes après midi étaient plus studieux, mais mon bureau, c’était la règle, restait ouvert aux visiteurs farceurs et chamailleurs. Ce que je faisais leur était un peu inconnu (Val avait pour principale tâche la correction des nomenclatures, de diverses notices, et parfois aussi quelques traductions). Bien sur, s’en était fini de la solidarité à toute épreuve. Les après midi devaient être consacrés à mes nouvelles fonctions… parfois il y eut des incompréhensions, mais nous n’avons, tous trois, jamais laissé la situation s’envenimer.

Plus le temps passait, et plus j’apprenais à connaître et à apprécier mes deux compères. Un portrait ? Ouais, je peut le faire, mais il sera quelque peu tronqué…mes anciens collègues, sont ceux que je vais vous décrire, mais en bien mieux.

Michel est « l’ancien » du magasin, « l’aïeul » du haut de ses quarante et quelques années. Un homme foncièrement gentil, un homme généreux, qui aime sa famille, qui parle volontiers de ses deux filles, de son aimée…Michel est là depuis un paquet d’années. Bien sur, il est ronchon, il est grognon. Ses coups d’extrême colère n’effraient plus personne. Tous les collègues y sont habitués. Michel, il est impulsif, il dit ce qu’il pense. Moi j’adore. Si je l’emmerde, si je suis chiante, si je ne sait rien, il le dira ! Si il est amoureux de sa femme plus que jamais, si il n’ose lui refuser quoi que ce soit, si il a de la peine, il le dira ! Il est vrai, Michel, il est bien loin de l’homme, le vrai, l’homme misogyne, l’homme à la blague lourde…C’est un sentimental, un romantique, et il livre son cœur sur un plateau, ne tenant pas compte des moqueries des hommes, des vrais, des purs, des durs, de ceux qui en ont, de ceux qui commandent à la maison (ou le laissent croire).

Et puis, il y a son compère, Bruno, son opposé. Bruno est plus jeune. Sa femme est plus jeune, son fils est plus jeune. Son entrée dans l’entreprise est à peine plus récente. Bruno, il est différent. C’est un blagueur, un farceur. C’est le bout en train, celui qui a toujours le mot de la fin, celui qui amuse la galerie, celui qui trouve le jeu de mot adéquat en moins de trois secondes. Bruno, il a le rire facile. Il sourit tout le temps. C’est un assoiffé de sport, un mordu de compet’, c’est un pompier dévoué. Bruno, tout porterait à croire qu’il est macho : ses blagues douteuses, ses allusions vaseuses, sa façon d’être aussi, un peu…Bruno, c’est en fait un grand timide. C’est à la fois l’homme qui aime être applaudi, qui aime amuser tout le monde, qui aime prendre place au centre, mais également le plus timide, le plus pudique, le plus cachottier de tous les hommes que je connais.

Un homme ne se serait pas permis, n’aurait pas osé, n’aurait pas vu l’intérêt de lui demander de parler un peu de lui, de sa famille, de son épouse, de ses enfants. Une autre femme peut être non plus… Val se l’est permis. Après tout, c’est la gamine du trio, la petite fille ! S’en tapent, eux, que je sois assistante d’un cadre à mi temps, j’suis une gamine qui vient d’arriver et qui a tout à apprendre ! Z’ont raison ! Du coup, une petite fille, c’est indélicat, c’est ingrat, ça fait des bourdes, on ne lui fait pas de reproches, on ne l’envoi pas balader.

-      Bruno, pourquoi tu pales jamais de toi ? de ta femme ? de ton fils ? J’aimerai bien !

-           C’est bien une fille celle-là pour poser des questions pareilles ! (Rouge écarlate et mal à l’aise le Bruno).

La question fût posée dix fois, la réponse fut la même dix fois…

Les mois passent.  Cette boite, c’est la mienne. Les collègues, ce sont les miens. Rien ne pourrait m’empêcher d’y rester…Rien ?

Val est enceinte ! Val est contente, bien sur, mais pense perdre son emploi, et prend les devants en allant parlementer avec sa hiérarchie !

Réponse de cette dernière : Val gardera de toute manière son poste d’assistante, et celui du magasin.. si les deux gaillards veulent bien lui filer un coup de main !

Evidement je suis restée. J’avais des doutes quand même. Nos relations de collègues en seraient elles changées ? C’était déjà pas évident d’être la gamine au milieu de deux hommes qui ont plus de quinze ans de plus… mais là !

Ce fut super. Je suis passée de l’étiquette "gamine-rigolote-curieuse-mais-qu’on-aime-bien-quand-même" à celle de "femme-fragile-du-magasin-qui-doit-être-aidée-et-épargnée-par-peur-qu’elle-se-brise-comme-de-la-porcelaine". J’ai tout gagné. Les blagues les plus douteuses ont cessé. Mes sursauts de colère sont restés sans réponse (Attendons qu’elle se calme, elle ira mieux demain). Le gros ventre a attiré les confidences. Ma curiosité a été assouvie. « Ma femme », « mon fils », « ma fille » (ma fille ?) … sont sortis de la bouche de Bruno pour la première fois depuis mon arrivée… Une petite fille, qu’il avait ! Très peu avaient été mis dans la confidence ! Ce faux-bavard n’avait soufflé mot de la venue de ce nouveau bébé ! Pudeur, quand tu nous tiens !

« Non, c’est juste qu’il y a des choses privées que les simples connaissances et relations professionnelles n’ont pas à savoir. »

Traduction possible (ben oui, c’était mon job, de traduire) : J’aimerai pas que mes collègues sachent à quel point je suis touché et ému par la venue d’un nouveau bébé dans mon foyer ! Je veux paraître fort et costaud, et celui qui rit de tout, et celui qui ne verse aucune larme, même de joie !

On s’est compris !

Bébé Gabriel est né. Les collègues ont reçu un faire part. Mon chef m’a apporté un cadeau chez moi.. et un contrat ! Faites des bébés ! Dans l’Orne on vous donnera une embauche en retour ! Revers de la médaille : l’absence de Val ne s’était pas fait sentir au magasin ! Par contre, elle avait beaucoup manqué aux services paperasse en tous genres.  Val reprendrait un plein temps en tant qu’assistante de documentation technique, et serait exclusivement rattachée au bureau d’études. Mais alors ????

Non, pour des raisons pratiques d’occupation des locaux, sont bureau resterai au magasin ! Ouf !

Bébé Gabriel fut confié à une gentille nounou et Val retrouva ses collègues préférés. L’atmosphère avait un peu changé. Un autre plan social s’annonçait (de mauvais ton d’afficher son contrat à durée indéterminée, n’est ce pas ?). Ma foi, le trio resta soudé. On rigolait encore, beaucoup…

Val fut incitée pas les deux lurons à emmener un vendredi matin son bébé Gaby. Val avait le droit de le faire c’était une femme, elle n’avait pas besoin de cacher son amour profond pour sa progéniture !

Tout était presque parfait… Rigolades, petites disputes, amitiés, cafés à tout va, blagues sages de gentils monsieurs respectables, quelques heures de travail, aussi, parfois…Tout aurait été presque parfait si seulement….

Si seulement la gentille et jeune retraitée que je remplaçait n’avait pas tragiquement perdu la vie dans un terrible accident. Leur ancienne collègue, combien de fois m’en avaient ils parlé ?  Quelqu’un d’exceptionnel, une dame d’une gentillesse extrême, une main de fer dans un gant de velours, un petit bout de femme respectable et respecté dans ce métier et cette entreprise d’hommes ! Là, plus question de fausse pudeur, plus question de retenir de chaude et pesantes larmes. Là, plus question pour Val de gentiment se moquer du coté féminin des deux hommes…L’inacceptable, l’inconcevable, l’impensable régnait en maître dans ces bureaux dont l’air s’était brusquement défraîchi.

Remplacer une jeune retraitée dans une société, c’est jouable. Etre autant appréciée et respectée qu’elle l’avait été ? Peut être faisable. Etre la seule présence féminine du service ? c’est négociable.

Par contre, ma présence qui rappelle sans cesse à mes collègues qu’une autre femme avait été là avant moi, et que non, elle n’était pas juste partie ne retraite mais… c’était dur pour moi, c’était dur pour eux, c’était dur tout court.

La vie a repris dans le service. Les rires étaient moins forts, moins francs, moins omniprésents.

A société avait connu des jours meilleurs. La boite coulait. Les commandes se faisaient rares. Les trois compères glandaient. Val n’avait pas peur. Elle avait posé son préavis de départ. Une nouvelle vie l’attendait ailleurs, un nouveau départ. Elle les laissaient tomber au pire moment ? Peut être mais elle ne les verrait pas s’effondrer une seconde fois. Finalement, elle les préférait en hommes virils et intouchables, pour qui il est inconcevable de pleurer…

Val déménagea après un pot de départ bien arrosé, après des au revoirs et des regrets…

Entre  temps, le gros bidon était revenu. Il joua encore son rôle d’écoute -au téléphone cette fois- durant les durs mois du redressement. Val appelait une fois de temps ne temps, pour des nouvelles, jamais très bonnes. La dernière fois qu’elle téléphona : Bruno ou Michel ? Sont plus là ! La boite a du se séparer des 4/5 de ses salariés.

Val, à Noël dernier, a voulu en avoir le cœur net. Elle a profité des vacances de Noël pour passer. Bureau vidés, affaires récupérées, juste quelques survivants restés…Elle appris que Michel avait demandé son licenciement. Il avait voulu en profiter pour retrouver un emploi sur Chartres, et il avait trouvé… Bruno ? pas de nouvelles .. bonne nouvelle ? Qui sait ?

Bien sur je pourrai les appeler. Je sais ou ils vivent en gros, je saurai les retrouver. Val ne le fait pas… si j’étais un homme, je l’aurai fait !

Val respecte l’intimité de leurs foyer. Si une collègue femme appelait ici à la chasse aux nouvelles de mon bien aimé, qui sait comment je le prendrais ? Par respect, je ne le ferai pas… La solidarité féminine, c’est important, c’est du bon sens, une femme n’appelle pas ses collègues, anciens collègues, anciens amis chez eux, c’est audacieux, et ça peut être mal interprété.

J’espère qu’un jour je les croiserai quelque part par hasard…car ils manquent un peu !