24 février 2008
Avec Kloelle...
Pour me remercier de je ne sais plus quel service rendu, le jour même de mon anniversaire ( où donc en avait-elle appris la date fatidique ?) Juanita m'offrit, sous un papier transparent surmonté d'un nœud argenté, un petit pot de violettes. Les mots de remerciement restèrent coincés dans ma gorge.
J’étais bien trop émue, à dire vrai, par sa petite attention, pour prononcer la moindre parole. Ce geste, pourtant anodin et dépourvu de toute autre signification plus ambiguë, a été l’élément déclencheur de ce que j’appelle aujourd’hui, avec le recul « ma crise de démence ».
Sans doute un peu gênée -et certainement très surprise- par mes yeux embués de trouble et d’émotion, Juanita repartit aussitôt après, ce jour-là.
J’eus alors tout loisir de dégrafer lentement le papier transparent et de défaire le nœud aussi précautionneusement que s’il était ma plus grande richesse. D’ailleurs, je n’ai pu me résoudre à les jeter. Je les ai tous deux cachés dans le tiroir de ma table de nuit comme mes trésors les plus précieux.
J’ai ensuite cherché de l’œil une place de choix pour accueillir le petit pot de violettes. Après un tour rapide de mon appartement, j’avais choisi. C’était là, sur le petit guéridon de bois, à la place de ce cadre qui protégeait notre photo de mariage depuis des lustres, que devaient se trouver les délicates fleurs. Marc n’y verrait que du feu. Jamais il ne s’attarde sur nos souvenirs. Alors, à quoi bon priver ce présent d’une place de choix ?
En effet Marc ne remarqua rien, et chaque moment de mes journées jusqu’alors ternes et solitaires était depuis un peu plus éclairé à la simple vue du petit pot de violettes.
Je les chouchoutais. Je les bichonnais. Il ne fallait pas qu’elles fanent. Je leur parlais, même. Mes violettes s’appelaient Juanita.
Mes « Juanita », douces et colorées comme le printemps, tendres et légères comme le bonheur.
MA Juanita, au parfum délicat et un brin sensuel, d’une beauté si discrète et pourtant si incontournable…
Le matin, il m’arrivait de passer des heures à guetter l’arrivée de fleurs nouvelles. Je m’y préparais dès que Marc passait la porte d’entrée. Je déplaçais en toute hâte le vieux fauteuil de sa grand-mère pour le placer bien au centre, en face du guéridon. J’avais remarqué que l’emplacement idéal était deux lattes de bois avant le petit tapis péruvien que nous avions ramené de notre voyage de noces. J’avais beaucoup tâtonné avant de choisir cette position, réfléchi à l’orientation de la lumière, pensé à l’inclinaison de ma tête sur le lourd accoudoir.
On dit souvent qu’en amour, le meilleur moment c’est l’attente. C’est vrai que j’aimais préparer le petit coussin bleu, le caler un peu à droite où je savais que le haut de ma cuisse s’ajusterait parfaitement. Puis je choisissais la musique. La musique avait son importance, Juanita aimait la musique et un examen attentif du frémissement de ses pétales m’avait appris qu’elle préférait Chopin à Bach et Brahms à Vivaldi.
Lovée dans le fauteuil, détachée de tout ce qui m’entourait, je la regardais alors vivre et s’épanouir, frissonner quand le soleil venait caresser la pointe de ses feuilles ou se replier quand un petit courant d’air traversait la pièce.
Au fil des jours, chaque imperceptible mouvement de sa robe prenait sens en moi, un manque d’eau, un froid incommodant, elle me signifiait chacun de ses désirs avec toujours plus de précisions. Juanita et moi communiquions.
Petit à petit, étape par étape, pour cause de « Juanita », je me suis mise en marge du monde, qui vivait beaucoup trop vite et bien trop fou à mon goût. Pour qu’aucun obstacle ne vienne se mettre entre elle et moi, j’eus un jour l’idée de débrancher le téléphone. Le lendemain, j’enlevai également la sonnette, et je fermai les volets de ma porte d’entrée pour qu’on me croie absente, ou souffrante. Je n’aurais pas supporté qu’un étranger vienne couper court à notre rendez-vous quotidien.
Plus rien d’autre pour moi ne comptait à part le bonheur de ma fleur. Elle m’apportait tant de félicité en retour... Jamais un humain, ni même un animal, n’avait réussi à me combler autant. Juanita était mon unique joie, ma raison de vivre. Je vivais dans un monde parallèle, irréel, inaccessible à mes semblables. Je vivais dans le monde de Juanita.
Marc, de temps en temps, semblait inquiet. Et ses craintes augmentaient avec le temps. Peu à peu il ne put plus s’empêcher de me poser mille questions quand les tâches ménagères les plus courantes n’étaient pas effectuées, ou quand il me trouvait encore en tenue de nuit le soir à son retour. Je ne trouvais aucune réponse acceptable à lui donner. Je ne pouvais pas lui avouer. Aurait-il compris cette passion étrange , absurde et exclusive pour mon pot de violettes ? D’ailleurs, qui aurait pu comprendre ?
Un matin, j’eus la mauvaise surprise de le trouver encore dans le salon à une heure où il aurait déjà dû être au travail. Ma déception fut énorme, amère, insupportable.
Dans un premier temps, j’ai tenté de jouer l’indifférence, tournant gentiment dans le salon, mon petit chiffon de poussière à la main. Mais voilà, il ne partait toujours pas, il s’incrustait même psalmodiant ses gentillesses et ses prévenances mielleuses. Des impatiences ont commencé à monter le long de mes jambes. J’ai bien tenté de cacher ces vilains tremblements sous la nappe fleurie mais mes mains se sont mises également à hoqueter. Quand j’y repense, je me dis que c’est le manque qui creusait sa brèche.
Marc, s’est approché.
« Tu te sens mal ma chérie ? »
« Juste un peu de fatigue » ai-je répondu.
Quand il a ajouté qu’il ne saurait me laisser seule dans un moment pareil, qu’il avait remarqué ma grande fatigue, qu’il s’inquiétait depuis des jours et qu’il avait prévu d’appeler le docteur Bonpiéboneuil ce matin : mon sang n’a fait qu’un tour.
Juanita me regardait avec insistance, pour me donner du courage, et c’est dans son amour que j’ai puisé la force de me saisir d’un pot de terre pour assommer Marc.
Les policiers ont cru à mon histoire de pot en suspension, de chute, j’étais si faible, qui aurait pu imaginer….J’aurais pu plaider la folie, bien sûr, car voilà bien l’affection qui me ronge. Mais Juanita….Qu’auraient ils fait de Juanita ?
Ma Juanita, comme tu es bien ici, un peu à l’ombre mais pas trop, juste assez pour sentir le soleil sublimer ta robe de velours. Je passe mes journées à te contempler et chacun s’accorde maintenant à trouver ça tellement normal. Trois petits bourgeons se sont levés ce matin et j’en ai eu les larmes aux yeux, il faudra que je demande au jardinier de m’apporter un pot plus grand. Oui, je sais, tu préfères le rose, nous le prendrons rose. C’est vrai que ce gris s’accorde mal avec l’infinie beauté de tes couleurs, mais tu dois me pardonner, ce sont les parents de Marc qui ont choisi la pierre tombale.
Merci, Klo... J'ai vraiment pris du plaisir à écrire avec toi.
Je prends vraiment du plaisir à écrire et à jouer en duo. Des amateurs?