Manu a eu tout loisir, ce week end, d’exposer sa virilité à l’extrême. Il bossait dehors, sous le soleil, en pantalon de travail tout sale, le torse nu et noir de terre, les lunettes de soleil et surtout la sueur qui lui gouttait sur le front, le torse, le dos…

Un Charles Ingalls !

Je le trouve beau, le visage sale d’un mélange de poussière et de sueur, les deux gros bras nus aux veines saillantes, aux muscles rigidifiés par l’effort, qui soulèvent une pelle bien lourde.

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Un homme en plein effort, quoi !

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Je le trouve très beau, mais j’ai supposé que le dimanche soir venu, il aurait besoin de douceur. Il était bien fatigué, et il lui fallait quelque chose de réconfortant et de doux avant de s’endormir. Un peu comme une verveine ou un bon bouquin.

Manu ne boit pas de tisane, que du café !

Manu ne lit que des revues techniques ou des livres qui le renseignent sur un savoir faire. Pas de roman !

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« Je vous trouve très beau ». Je l’avais vu, lui pas. Je savais que c’était ce qu’il lui fallait avant de s’endormir. Je savais qu’il aimerait.

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Ici, à la maison, c’est parfois comme au théâtre, ou chacun a un rôle pré-établi à jouer. Aucun des deux n’est dupe, mais pourtant on se complait chacun dans notre rôle. 

C’est comme quand quelqu’un propose à Manu de prendre un enfant en vacances. Il répond, l’air désolé : « Il manquerait trop à sa mère, alors je préfère dire non ».

Et Val de dire : « Tu as bien fait, chéri, tu as raison il m’aurait trop manqué ».

C’est Papa qui ne supporterait pas la séparation, en vrai. On le sait tous les deux, mais on joue ce jeu en toute complicité.

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Pour nos soirées film, on procède de la même manière. On a bien le droit, après tout, de jouer à nous mentir, puisque c’est consenti.

« Je vous trouve très beau ». C’est doux, sensible, émouvant. Une petite histoire sentimentale bien jolie, un peu naïve, tendre comme une caresse. Je savais qu’il succomberait.

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J’ai joué mon rôle. J’ai feint un enthousiasme sur joué ( à peine, car j’avais envie de le revoir). Manu s’est cloisonné lui aussi dans son faux personnage. Il a fait semblant de me céder la télévision pour me faire plaisir, parce qu’il ne sait rien me refuser.

« Tu le regarderas avec moi, dis ? ».

Il a acquiescé comme on dit oui à un enfant qui réclame un tour de manège, sourire léger , regard tendre et paupières qui se ferment.

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Et il a aimé.

Le petit film l’a touché, sûr !

Et moi j’ai aimé le fait qu’il ait aimé. C’était là tout l’intérêt du truc. Je l’avais déjà vu. Je ne voulais pas tant le revoir, mais surtout qu’il le regarde et qu’il l’aime.

Ma main au feu qu’il allait aimer. Mais je ne voulais pas le lui dire, j’ai préféré user de notre tricherie préférée.

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Il en a eut les larmes aux yeux. J’le savais !

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Je le trouve très beau quand il s’émeut d’un film. Encore plus beau qu’en viril quand il travaille.

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La dernière fois, on avait fait pareil avec « Dialogue avec mon jardinier ».

Le ton suppliant : « Allez, mon amour, reste, je n’ai pas envie de le regarder seule ».

Comme il avait aimé sa pseudo obligation !

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Dans la famille des J’aurais pas pu aimer , qui a déjà pour membres officiels :

 un chasseur, un joueur de foot, un partisan de l’extrême droite, un radin, un coureur de jupons, et j’en passe…

 Je rajoute : un mec qui pense qu’il y a que les nanas qui pleurent devant les films.

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Alors, pourquoi je joue mon rôle, alors ?

Mystère !

Peut-être que ça nous rassure tous les deux, d'un sens, de croire que moi je suis sensible et qui lui, il est fort.

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On a toujours agi ainsi.

Si je sais qu’il aimera un billet, je vais lui dire : « ça me ferait plaisir de te le lire, allez dis oui s’il te plait », et il m’écoute pour être gentil.

Si j’ai envie qu’il voit une expo, je lui demande de m’accompagner « parce que j’ai pas envie d’y aller toute seule, s’il te plait ? »

Si je sais qu’il sera ému d’un film, je fait semblant de vouloir à tout prix qu’il « reste prés de moi ce soir pour me faire plaisir ».

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Je pense que si j’en avais le courage, je lui lirai tout un roman (« parce que ça me ferait plaisir de le lire à haute voix, Manu chéri ») et il aimerait les romans !

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