J’ai dû me lever du pied gauche ce matin. Et encore, non ! Le premier incident a eu lieu avant que je ne pose un pied par terre. Ce devait être autre chose, alors…

Mon réveil n’a pas sonné. Ou alors je ne l’ai pas entendu. Ou encore, je l’ai entendu, j’ai appuyé pour l’éteindre, et je ne m’en souviens pas.

Nous étions à la bourre. Levés à huit heures au lieu de sept heures vingt. Ça parait, tout de même !

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J’ai couru. Un peu. Si, si, j’ai couru !

En zappant quelques trucs (mettre les bols au lave-vaisselle, ouvrir les fenêtres des chambres, ouvrir tous les volets de la maison, nourrir mon chien, faire tourner une machine de linge, habiller Elisa), nous avons pu être dans la voiture à l’heure habituelle. Ou presque !

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Mais, second problème : le pare-brise était gelé.

Dans cette voiture qui n’a pas encore passé un hiver avec nous, il n’y a ni raclette ni bombe de dégivrant. J’ai fait chauffer la voiture. Et j’ai attendu ! En songeant qu’à la vitesse à laquelle le pare-brise dégelait j’aurais plutôt intérêt à mettre mon réveil à sonner plus tôt cet hiver.

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Nous avons pu enfin partir. J’ai béni les trente secondes qui auraient transformé notre ponctualité en retard. Je me suis entendue dire par la maîtresse qu’on a une tête de quelqu’un qu’est fatigué ce matin Madame.

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J’ai quitté l’école en m’agaçant après Elisa qui faisait son caprice rituel du matin à l’école « Nan nan moi Gaby Gaby maman méchant ! Hoinnnnnnn ! ».

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J’suis rentrée, pensant pouvoir enfin mettre un peu d’ordre dans le chahut que j’avais laissé en plant. Mais non ! Impossible ! A peine avais-je mis les pieds à la maison que le téléphone sonnait. L’assurance voiture ! Manquait des papiers pour assurer définitivement l’auto qui dégivre mal.

Bof, dérangée pour dérangée, la maison pourrait attendre encore.

J’ai habillé ma fille et nous sommes parties à la compagnie d’assurance.

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Pas de bol, Val !

Il était dix heures, et j’avais pas bu un seul café.

Il était dix heures, et j’avais zappé que c’était jour de marché.

Il était dix heures et ils ont levé le Pont-levis, ils l’ont fait exprès !

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Coincée, maudite, irritée, j’ai suivi des autos pendant trente minutes pour avancer de deux kilomètres. Et je pensais déjà qu’il faudrait aussi que je puisse me garer (si j’arrivais un jour !).

Je rageais, et peut-être bien aussi que le manque de caféine y était pour quelque chose…

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J’arrivai enfin à me frayer un chemin dans une rue principale de la petite ville encombrée. J’arrivai à proximité de la clinique (que je connais pour y avoir emmené Bébé Elisa quand elle avait chopé une vilaine bronchiolite), et j’aperçus, à quelques mètres, à ma droite, un couple qui essayait de traverser la rue bondée en dehors des passages piétons. « Ils passeront jamais ! », j’ai failli penser. Et puis si ! Ils sont passés, puisque je me suis arrêtée.

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C’était un couple de gens pour sûr à la retraite, aux cheveux blancs tous les deux. Ils se tenaient par la main. De son autre main, le monsieur traînait une grosse valise à roulettes. L’autre main de la dame était pansée, son bras tenu par une attelle, nouée à son cou. J’en ai conclu que la dame, hospitalisée, sortait à l’instant et que son époux était venu la chercher. Devant la clinique, ils souhaitaient traverser la rue pour se rendre sur le parking, en face, ou leur auto devait être garée. Le premier passage piéton était à cinquante mètres environ, ils avaient préféré s’épargner la marche supplémentaire.

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Je n’ai pas pensé à tout cela, bien sûr, en m’arrêtant. C’était un geste spontané, le pied qui freine pour moi, on ne sait pas très bien pourquoi. On ne dispose que de quelques secondes pour prendre ce genre de décision.

Ce n’est pas de la charité non plus. Je n’ai pu imaginer cette infime « portion » de leur vie que lorsqu’ils ont traversé devant moi.

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Non ! Je sais ! Ah ! Je sais tout !

Vous savez pourquoi je me suis arrêtée, risquant de faire râler les vingt automobilistes qui me suivaient ? Car, je ne le fais pas à chaque fois ! Quand les piétons sont engagés sur des passages prévus à cet effet, oui. Autrement, non ! Et encore moins quand je râle parce que tout m’énerve…

Si je l’ai fait, c’est pour leur sourire. Sûr !

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Je me suis arrêtée. Ils m’ont saluée pour me dire merci, et, tout le temps de leur traversée de la chaussée, ils m’ont souri.

C’est pour cela que j’ai freiné ! C’était intéressé. Hé ! Rien n’est gratuit, de nos jours !

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J’avais besoin d’être apaisée, calmée, adoucie, et bercée par une chose belle.

Je les ai vu sur le côté. J’ai su qu’ils m’apporteraient ça.

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Deux sourires blancs et francs, qui se tiennent la main en traversant, reconnaissants. Qu’elle devait être contente de sortir ! Elle déjeunerait enfin chez elle, à midi. Qu’il devait être heureux de venir la chercher…Et la vie est belle !

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J’ai pensé à eux jusqu’à ce que je trouve une place. J’ai déposé les papiers. D’ailleurs, l’assureur aussi, il peut les remercier, ces gens souriants ! Lui remettant les photocopies qu’il m’avait demandées (nos permis de conduire !) , je lui demandai comment, en ayant déjà assuré plusieurs auto chez eux, ils ne les avaient pas déjà. Il m’a répondu qu’effectivement il les avait certainement déjà eu en sa possession mais qu’ils les avaient probablement égarés.

Ce n’est pas grave, lui ai-je dit, ça nous a fait une sortie. Et je lui ai même souhaité une bonne journée.

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Les inconnus m’avaient donné, dans leurs sourires, ma dose de caféine.

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