Lorsque le propriétaire des lieux m’a extirpé de ma torpeur, j’ai eu le cœur serré de devoir la quitter. Et puis, comme il me reconduisait vers la sortie, j’ai relu le panneau indiquant : Visites chaque samedi de 10h à 18h. Et mon cœur s’est allégé. J’allais la revoir! Chaque semaine. 

J’avais lu dans un livre, lorsque j’étais petit, qu’il fallait des rituels pour s’apprivoiser. J’étais fermement décidé à mettre en place des rituels avec ma fleur. Pour l’apprivoiser.  

Le samedi suivant, j’étais devant la porte du jardin dès neuf heures. Et les autres samedis aussi. Et je passais ma journée à contempler ma nouvelle raison de vivre. Et à l’humer aussi parfois. Sans jamais me lasser. Et, chaque semaine, le jardinier, de plus en plus agacé par la présence régulière, venait pour me pousser vers la sortie dès dix-huit heures. 

Bientôt, le printemps s’installant, ma fleur s’est trouvée entourée de ses semblables. D’abord quelques unes et puis de plus en plus , jusqu’à ce qu’elles soient peut-être des centaines, les unes à côtés des autres. J’avais redouté ce moment où toutes ces fleurs semblables auraient éclos. J’avais peur de ne pas la reconnaître, fleur rouge parmi des centaines de fleurs rouges, toutes identiques. La première fois que j’ai vu son parterre rempli de petites fleurs comme elle, j’ai été pris de panique. Quand elles n’étaient encore que dix, ou même trente, je la reconnaissais encore, ma fleur parmi les fleurs. Mais comment allais-je pouvoir la distinguer au milieu de centaines de fleurs identiques ? 

J’ai été saisi d’une grande angoisse, ma vue s’est troublée, et puis ce fut le trou noir.

 

A suivre...