Tu as toujours aimé ça. Le peu conventionnel, le peu ordinaire, l’audace. La puissance. Une sorte d’invincibilité imprenable. Peu accessible aussi. Tu aimes les fous, presque. 

Tu voulais une vie de film, comme dans Dobermann. Tu fantasmais de Cassel avec sa gueule de méchant et son regard de tueur, qui t’étreindrait passionnément après avoir buté deux ou trois mecs. 

Un type qui inspire le respect. 

Et tu la vois, cette fille, de la vie réelle, avec son bandit. Et tu l’envies assez. 

Et puis un jour, le bruit court: plus de fiancée, le bandit. Ça s’est terminé au flingue, il parait. Même pas peur. Plus tu entends de légendes sur lui que la morale réprouve, plus tu le veux. 

Tu lui souris timidement quand tu le croises. C’est déjà un aplomb! Et il te répond, tendre. Ses yeux de cinglé qui ne savent que cracher mépris et duretés sur tout le monde se font alors doux pour toi. Ça ne t’échappe pas. 

Et un soir, tout bascule favorablement. Dans cette boîte de nuit, ses bras autour de ta taille. Tu ne réalises pas tout à fait. Qu’à partir de ce moment tu lui appartiens. Tu es son flingue, tu es sa moto, tu es sa bagnole. Tu es son cran d’arrêt, tu es sa femme. 

Ça ne te choque pas. Quitte à appartenir à quelqu’un, mieux vaut mille fois lui appartenir à lui. De quoi se plaindre, au juste? Tu es l’ombre de la force. Tu es respectée et crainte. Pas pour ce que tu es, évidemment. N’importe ! Qui oserait te dire un mot de travers, à présent? Personne!

Tu es le double silencieux du gangster tout à fait. Le suivre partout. Tout le temps. Éviter de crier ou chialer quand il va trop loin. Observer: Le plus fort n’est pas celui qui a le plus de force physique. Le plus fort c’est le fou. Le plus fort, c’est celui qui va chercher dans la bagnole la barre de remorquage ou la tronçonneuse, c’est selon. Pour frapper. Et qui te dit: «  Enferme-toi, fous-toi au volant. Si je suis par terre, tu démarres et tu te casses. Laisse-moi là ».

Et tu ne l’as jamais laissé là. Parce qu’il s’est toujours relevé. 

Et tu ne l’as jamais laissé tout court.

Et tu as eu toutes les confiances folles. Tu t’es assise combien de fois à ses côtés en voitures, sans savoir au juste s’il était capable de conduire? N’importe, pour toi, il en était toujours capable. Dieu protecteur et fou. Confiance aveugle. Même en moto, à des vitesses folles. Jamais peur! Protégée. Infiniment. 

Évidemment, c’est pas toujours rose, un Dobermann. Parfois, tu ne préfères pas savoir d’où il revient ni ce qu’il a pris. Parfois tu esquisses une colère, une bouderie, un reproche, un ras de bol des odeurs de shit dans la maison, des va et viens de mecs louches. Mais tu te rétractes très vite, avec cette intuition qu’un jour, les coups de poings viendront sur toi plutôt quand dans les murs et les portes. 

N’importe. Pas peur. Admiration. 

Et tu tombes enceinte. Parce que tu l’a voulu. De toutes tes forces. Ta cousine te demande si tu seras contente d’aller emmener ton bébé au parloir. Et tu lui ris au nez. Impossible !

Et tu avais raison. Impossible. 

Devenir père change un homme, parfois. N’importe lequel. Et, comme justification, cette phrase de Jamel Debouzze: « Imagine Joe Star hard core à quatre-vingt piges?! Ridicule non?». Certes. Le plomb dans la tête remplace les plombs du flingue. 

A présent, lorsque son fils a été malmené, n’importe où, cet instinct revient: envie d’aller casser la gueule au prof, par exemple. Et c’est toi, qui t’entends supplier: « n’y va pas! ». Interdiction contradictoire de le laisser exprimer peut-être des bribes de ce pour quoi tu l’avais élu.