Le plus âgé de mes trois protégés du moment va avoir quinze ans. Il est à la maison depuis un an et demi, et je n’ai pas grand chose à lui reprocher, foncièrement. 

Mais voilà qu’il y a deux semaines, et pour la première fois, il me confiait des pulsions meurtrières, ayant « envie de tuer un inconnu, que le sang gicle, ou d’un combat de rue, à mort ». 

J’en ai fait part à l’éducatrice. Qui l’a signalé à la juge, cette dernière ayant demandé une expertise psychiatrique. 

Une semaine plus tard, il revient de voyage scolaire avec, comme « souvenirs », deux épées. Bien coupantes. Ok! Je signale à nouveau. 

Et ces derniers jours, j’évoque avec lui ses « pulsions » pour en mesurer l’évolution : il a envie de tuer un inconnu. Juste comme ça, pour rien. Pour se défouler. Bon...

J’interpelle le service. Il sera vu rapidement par la psychologue. 

Je connais ce jeune, il n’est pas réellement dangereux. D’ailleurs, il dit bien que s’il passe à l’acte, il tuera un inconnu, pas un membre de ma famille (c’est déjà ça!). Et, à vrai dire, je pense qu’il ne fera rien. À personne. Il a besoin peut-être d’extérioriser des pulsions que tout le monde a, plus ou moins. Et peut-être un peu de se faire remarquer. Je ne le crois pas un danger pour quiconque pour le moment. 

N’empêche, j’ai enclenché la première phase de mon plan de vigilance. Un truc personnel pour évaluer et appréhender les jeunes que j’accueille. Il y a trois phases, en gros.

La première (pas de danger réel mais un questionnement de ma part): j’alerte le service, je demande un suivi psy, je suis à l’écoute et je parle avec le jeune/l’enfant pour toujours plus ou moins savoir où il en est. Je puis même faire des choses avec lui en prétexte (il veut publier un recueil de poèmes, c’est un projet qui nous rapprochera et fera très bien l’affaire). 

Deuxième phase (il y a un certain danger avéré , il y a eu quelques passages à l’acte, par exemple): je ne laisse plus le jeune/l’enfant sans surveillance. Je suis très vigilante. Je demande à ce qu’il aille en relais certains week-ends et la moitié des vacances pour me soulager et soulager ma famille, j’exige du service une réaction rapide (psy, voire hospitalisation, voire réfléchir à une réorientation). 

Troisième phase ( Le jeune m’a montré qu’il devenait un danger certain et imminent ): j’exige son départ. Par une lettre recommandée. Une sorte de droit de retrait. Le service a un mois pour me le prendre. 

Nous n’en sommes pas là avec ce jeune. Loin de là. Je pense que ce n’est bien grave. Pour moi, il dit tout haut tout ce qu’il pense, voilà. Il fantasme de meurtre, mais ça ne me paraît pas bien méchant. A surveiller. Et à suivre! 

 

Mais, à l’heure du procès du meurtre de la petite Léa, qui a secoué ma profession (un jeune mineur placé a assassiné à l’arme blanche la petite-fille de son assistante familiale), je voudrais souligner que ce cas est loin d’être isolé. Le risque pour nos familles est réel. J’ai d’ailleurs, une fois, dû recourir à ce fameux recommandé pour exiger la fin d’un placement : la petite fille était devenue un danger immédiat pour mes enfants et les autres enfants accueillis. 

Et par deux fois aussi, j’ai enclenché la phase deux, et un départ à été réfléchi , négocié « à l’amiable » avec le service, et organisé plus ou moins en douceur pour les deux jeunes en question. 

Pour l’une de ces deux derniers, le danger était pour mon mari: adolescente plutôt amoureuse de lui, plutôt menteuse. Rendre un jeune qui peut potentiellement nous accuser de maltraitance ou pire, c’est très courant. Puisque la présomption d’innocence de s’applique pas à notre profession, nous nous protégeons.