Si aujourd’hui, j’ai songé stupidement à écrire à ma mère, c’est que j’ai maintenant le recul de l’âge. Je suis plus vieille qu’elle ne l’aura jamais été, à présent. Et ce, depuis déjà quelques années. 

Et je m’interroge. Comment est-il possible de rater sa vie à ce point? Qu’on ne me parle pas de malchance ! Les hasards malheureux se combattent de front. Les circonstances défavorables deviennent des armes. Si on le veut. Et je crois en être la preuve. 

Je ne juge plus ma mère. Depuis longtemps à présent. Blasée de chagrin et de colère. Mais j’ai pitié d’elle, en quelque sorte. Il s’agit plutôt d’un mépris apitoyé. Peut-être un peu hautain, même. J’assume cela. 

Ma mère, c’était entre autres cette femme extraordinaire qui m’a conduite chez un inconnu un jour, alors que j’avais environ sept ans. Elle m’a tout à fait enfermée des heures seule dans un lieu qui m’était inconnu:  la cuisine de ce type, que je n’avais jamais vu avant. J’ai hurlé, je me suis débattue, j’ai supplié, j’ai pleuré. Jusqu’à épuisement et même au delà. Et elle n’est venue me libérer... qu’après avoir baisé longtemps. 

Elle ne m’a d’ailleurs jamais remerciée d’avoir bien fermé ma bouche concernant cet épisode. Très bonne mère.

N’importe ! Elle s’est trompée de vie. Elle s’est trompée, sans doute, de mari. Elle s’est trompée peut-être en croyant vouloir un enfant. N’importe ! 

Se tuer et laisser sa gamine de dix ans avec un père alcoolique était ensuite probablement la meilleure chose à faire. Elle aura eu raison. Quand on est une bonne mère, on l’est jusqu’au bout. 

Ma mère m’a tout à fait armée de flegme, de prudence, de détachement, de cynisme, de pragmatisme, d’une certaine amoralité et d’une grande indépendance. 

Et pour cela, j’ai envie de lui dire: merci, et ... bonne fête, Maman!