Elle a tout lu de lui. Tous ses livres. Plusieurs fois, même. Elle ne les a pas lu, elle les a engloutis, au fin fond d’elle. Elle s’en est imprégnée. Elle en a usé pour se fortifier. Dans des frénésies de lecture intenses. Elle s’est perdue dans ses livres. Et s’y est paradoxalement trouvée. 

Quand tous les ouvrages furent consommés, usés, abusés, élimés par de furieuses consultations bien trop fréquentes , par des voyages dans ses valises, dans son sac, dans ses poches et sa voiture, quand elle les a su tous par cœur, ça ne lui a plus suffit. Il lui fallut autre chose. 

Alors, elle a cherché. Sur internet, dans les revus spécialisées, parfois à la télévision. Elle ne s’est pas renseignée, non: elle s’est obsédée de lui. Lire tous les articles où son nom apparaissait, scruter chaque photographie à s’en détruire les yeux, enregistrer chaque émission, non seulement celles où il était invité, mais également chaque fois que son nom était simplement cité. 

Il s’imposait à son esprit sans relâche. Elle était malade de lui. Malade d’amour, de fascination, d’admiration, de fantasme aussi. Elle était malade mais ne voulait guérir. Qu’on la laisse se noyer en lui, quitte à ce qu’elle passe à côté de sa vie à elle. N’importe : IL était sa vie. 

Et, même ça, ça n’a plus suffit. Un jour, à force de recherches obstinées, elle trouva son adresse postale. Et elle lui écrivit. Dans sa pudeur, elle n’évoqua pas son obsession, se contenta de décrire sa passion pour ses écrits, non sans ardeur. Seulement, il aurait fallu être dupe pour ne pas lire entre ses lignes. Sa lettre transpirait ses faiblesses d’amour. 

À sa grande surprise, il lui répondit. Assez rapidement. La lettre ne fut pas seulement lue. Elle fut à son tour meurtrie de lectures et relectures. Et bientôt elle la connut par cœur. 

Elle répondît, évidemment. Et une correspondance régulière s’installa. Chaque lettre qu’elle envoyait était écrite avec soin et rigueur. Voire avoir acharnement de perfection. Ne pas le décevoir. Elle y passait un temps fou. S’oubliant pour lui écrire. Et chaque réponse reçue lui faisait l’effet d’une chose extraordinaire, dans laquelle elle croyait presque reconnaître une intervention divine. Comment, sinon un miracle? Comment avaient-elles pu, elle et sa médiocrité, pouvoir correspondre tout naturellement avec un dieu? Cela lui paraissait une duperie, parfois. Une illégitimité. Se sentant nettement inférieure, méritait-elle ses égards épistolaires ? Évidemment, non. N’importe ! Ils la rendaient heureuse. 

Puis vint le moment maintes fois redouté, mais secrètement espéré. Il lui proposa une rencontre. Qu’elle s’empressa d’accepter. 

La date approchait. Elle ne dormait plus. Ne mangeait guère. Elle oscillait entre impatience de l’avoir face à elle, et effroi à l’idée de le décevoir. Cette attente était une torture. 

Et le moment attendu et redouté arriva enfin. Elle marchait, après s’être garée à plusieurs centaines de mètres de l’adresse écrite sur un petit morceau de papier, serré si fort entre ses mains moites qu’elle était devenue illisible. Ça n’avait aucune importance, elle la connaissait par cœur. 

Son cœur battait fort sur le trajet. Comment peut-on être à la fois fiévreuse d’envie et pétrifiée d’angoisse ? Elle évitait de trop penser, se dirigeant d’un pas résolu vers le Temple. Elle verrait bien. Il était trop tard à présent pour atermoyer. 

Elle prit une grande inspiration quand elle vit la maison. Elle sonna à la porte de sa main tremblante. Ne pas penser. Ne pas réfléchir. 

Il ouvrit, lui sourit. Elle entra. Elle eu du mal à ôter sa veste, tant elle tremblait. 

Elle aurait voulu lui dire. Tout lui exprimer. Elle aurait aimé l’impressionner. Lui montrer qu’elle était loin d’être sotte. Qu’elle avait compris tous ses livres. Qu’elle avais intégré, même, tous ses mots. 

S’il avait été question de lui écrire un long essai sur son œuvre, c’eût été facile. Mais parler lui était quasiment impossible. Elle resta muette souvent. L’écoutant. Buvant ses paroles dans une sorte de prosternation béate. Elle n’était pas déçue, ça non. Elle ne pouvait s’empêcher de sourire. Elle était heureuse. Simplement. Mais qu’est-ce qu’il devait la trouver empotée...

Il lui fit soudain un compliment. Inopinément. Elle rougit. Et trembla de plus belle, tenant à peine sur ses jambes. 

Elle aurait aimé lui en faire un en retour. Mais il aurait été si fade et imprécis qu’elle renonça. Il n’aurait su décrire l’éblouissement qu’il était pour elle. 

Elle était peu à l’aise. Trop oppressée par l’euphorie du moment. Intimidée, aussi. Il devait s’en apercevoir.

Est-ce parce qu’il s’en était aperçu qu’il avança droit vers elle, comme sûr de lui, et tout naturellement l’enveloppa de ses bras et l’embrassa?

Il le fit, en tous cas. 

Elle se laissa faire, logiquement. Comme si cela avait été entendu, comme l’étape obligée. Comme la chose la plus naturelle du monde. Elle chercha son cou du bout de ses lèvres. Respira sa peau. S’y sentit en sécurité. 

Tout irait bien, à présent. Elle n’avait plus qu’à laisser mener sa subjugation au terme de son accomplissement.