Dès mon entrée dans le service, une infirmière me conduit dans une chambre vide. Elle veut premièrement vérifier les affaires que j’ai apportées. Et elle sélectionne : pas de rasoirs, pas de stylo, pas de vêtements civils hormis les caleçons. Je remballe la quasi totalité de ce que j’ai apporté. 

Elle me donne des directives: ne pas rester plus d’une heure, une heure trente. Ne surtout pas le sortir du service, donc n’aller ni dehors, ni à la cafétéria. 

Ça va être sympa...u

Elle me demande si j’ai besoin qu’elle m’accompagne. Je n’ai pas besoin. Je n’ai pas peur. Je le connais. Je ne crains rien.

J’entre. Il est en chemise longue et blanche, uniforme d’ici. Allongé sur son lit. La télé est allumée. Dessins animés en bruit de fond. 

Ici, il mange avec une cuillère, dit-il : ils refusent de lui confier une fourchette ou un couteau. « Ils ont même enlevé les cintres! ». Et on le prend « pour un fou ». 

On parle. Je l’interroge. Lui ont-ils donné des médicaments ? Question inutile, par ailleurs. Je vois bien que oui. Il ne sait pas ce qu’il prend, en revanche, comme médicaments. 

Le conversation est difficile. Il reste bloqué comme une obsession sur deux sujets. 

Il veut sortir. Il se sent comme au zoo. Mais il serait l’animal sauvage qu’on nourrit de loin, et qu’on craint un peu. 

Il veut sortir. Quitte à fuguer, quitte à frapper quelqu’un. Je tente de le raisonner mais ça revient en boucle. 

Ils ne veulent pas le laisser sortir. Quand le laisseront-ils sortir? Je réponds que je n’en sais rien, ce qui est vrai. Il pense qu’ils vont le garder longtemps. Je joue une autre carte: c’est parce que les infirmières doivent être toutes folles de lui. Il sourit. Ça semble fonctionner. 

Et puis... il y a l’autre. L’autre type qui lui parle. Il est encore là. Quelque part. Il l’incite à se sauver. Ou à faire une connerie. Bientôt il prendra à nouveau le pouvoir. Et alors, personne ne pourra plus les empêcher de sortir d’ici, dit-il. Et ce sera tant pis pour eux: ils verront quel risque ils ont pris en voulant l’enfermer ici. 

Je ne réponds pas. J’écoute seulement. Et je songe que son discours, même s’il est perturbant, n’est pas tout à fait dénué de cohérence. Je songe que la folie a une certaine cohérence, elle aussi. Et, l’espace d’un instant, j’imagine que ce serait un sujet rudement bon, pour une nouvelle, par exemple. 

Il est parti dans son monde intérieur, et moi dans le mien. 

L’heure a tourné. Je dois quitter. Je lui fais promettre de se tenir tranquille. Lui se tiendra tranquille, c’est promis. Mais l’autre? Il n’est sûr de rien! 

Il veut me faire promettre que je reviendrai. Je ne puis jurer: je n’en sais rien. Il me demande à nouveau quand il rentrera à la maison. Je ne sais pas. Peut-être ne rentrera-t-il jamais? Je ne lui dis pas. 

Et puis, c’est moi qui rentre à la maison. Après une heure de route pour salutaire et indispensable transition. C’est comme un sas, ce trajet. Qui permet mon dédoublement à moi. 

Moi aussi, je suis multiple. A ma façon. L’autre doit prendre le dessus à présent: Place à la maman qui amusera ses enfants à table ce soir. Place à la tata qui doit bien-veiller, et rassurer les deux autres enfants confiés, dont l’une est sa sœur cadette. 

J’ai dit à tous qu’il allait bien. Et je n’ai finalement pas vraiment eu l’impression de mentir. 

Ce soir, après dîner, je prendrai un bain, et puis un livre. Je créerai mes conditions d’apaisement. Ma zone de grand confort égoïste. 

J’écris sans doute avec un grand détachement. Mais le détachement est nécessaire, parfois.