Les souvenirs de bonheurs passés me mettent toujours quelque peu en contradiction avec moi-même. Je voudrais tâcher d’expliquer un peu cette ambivalence.

Lorsqu’un grand bonheur passé m’est de nouveau présent à l’esprit, mon réflexe humain primaire est de me laisser aller doucement dans une forme agréable de réminiscence. Le souvenir m’émeut, peut même me procurer quelque bribe de plaisir à retardement. Je retrouve un peu de mon sentiment de plénitude d’alors. Et je me laisse envahir un petit moment par un relent de ce bonheur pourtant révolu. 

Cette phase agréable ne dure pas. Aussitôt le couperet tombe: ce bonheur appartient au passé. Plus jamais je n’éprouverai exactement le même. Ne serait-ce que parce que ce ne serait qu’une vulgaire redite. Et surtout parce que, aujourd’hui, les conditions de ce bonheur ne sont plus réunies, et qu’il n’est pas en mon pouvoir que les choses en soient autrement. 

Mon réflexe alors est de m’en attrister. J’en éprouve même une certaine révolte, ou colère. Je me sens envahie par un grand sentiment d’injustice et de dépit. 

Je crois que ça s’appelle de la nostalgie. Quoique, non. À bien y réfléchir, je ne souhaite aucunement revenir à l’époque de ce bonheur. Ce que je souhaite, c’est éprouver les mêmes sensations agréables et ces impressions de légèreté et de grande force intérieure. Ou plutôt: je regrette de ne pas pouvoir réunir à nouveau les mêmes conditions pour me recréer cet état d’abandon. 

Une lutte enragée débute alors en moi. Quelle option mon esprit doit-il choisir pour être en paix? Ou que dois-je faire pour être à nouveau heureuse? 

Une certaine logique m’ordonne de ne plus y songer. En tous cas, de ne plus me torturer avec. Puisque je ne pourrai définitivement pas revivre à l’identique, pourquoi me le remémorer, si c’est pour en éprouver une sorte de chagrin? Le ranger définitivement dans la case des souvenirs agréables et avancer, me fabriquer d’autres bonheurs, rechercher d’autres sources de plaisirs et d’envols. Tout à fait distincts du bonheur perdu, mais peut-être pas moins agréables. Me détacher du souvenir, comme couper les cordes qui m’y enchaîneraient, pour me permettre de m’enfuir vers un ailleurs inconnu mais  prometteur sans doute. 

Et, une autre pensée vient alternativement, et je ne la trouve pas moins logique : plutôt que de m’en détacher, que d’avancer sans ce souvenir de bonheur, peut-être vaut-il mieux justement se le relater précisément, flirter avec lui étroitement, afin de pouvoir en recréer, sinon la totalité, mais du moins des répliques meme imparfaites? Logiquement, cette part de moi-même, pleine de vie sans doute (pas moins que l’autre) se dit que lorsqu’elle mange un plat délicieux, il suffit d’en demander la recette au cuisiner. Et que si l’on suit cette recette scrupuleusement, on retrouvera bien exactement le même plat, ou presque. Cela dépend un peu, peut-être, de la qualité des ingrédients, entre autres. Et des talents du cuisinier. Peut-être. 

Mais il y a de grandes chances, toutefois, pour que le plat réalisé ressemble à l’original et qu’on l’apprécie tout autant. Peut-être même plus? Avec la satisfaction de l’avoir fabriqué soi-même ! C’est sans doute plus exaltant que de manger un bonheur qui nous est servi sur un plateau, sans qu’on ait levé le petit doigt. Même s’il est en réalité un peu moins bon. Est-on tout à fait objectif dans ces cas-là?

Quelle option choisir, donc? 

Je n’ai pas la réponse pour l’heure. Mon tempérament m’a souvent guidée vers la première option. J’ai toujours voulu croire que rompre des chaînes était très sain, comme raser un bâtiment entier, comme l’idée que les grandes destructions étaient salutaires, et à l’origine de beaux renouveaux. Et je n’ai jamais éprouvé de regrets par la suite. Jamais. 

Seulement, aujourd’hui, je m’interroge. J’en viens à penser que c’est aussi une lâcheté, d’une certaine manière. Une sorte de fuite. Je m’explique: raser un bâtiment entier découle peut-être parfois de la peur de ne pas parvenir à le restaurer. De ne pas être à la hauteur du chantier. Ou du plat à cuisiner! 

Peut-être bien.