La soirée s’annonce agréable. La nuit est loin, encore. C’est une belle fête. Prometteuse, pour le moins. Déjà réussie, d’une certaine manière : les gens ont répondu à son appel. Tout ne fait que commencer, mais elle est très confiance et rassurée pour la suite. Elle se sent bien. Elle se sert un verre de jus de fruits, en songeant qu’une fois de plus, elle a réussi son coup: la salle est pleine. Et encore: le soleil a attiré beaucoup de monde à l’extérieur. Plus tard, quand tout le monde sera rentré, elle comptera. 

La musique  n’est qu’un léger bruit de fond, recouvert par les multiples conversations de petits groupes déjà formés, ici et là. Elle, elle ne discute avec personne en particulier, et avec tout le monde en général. 

Elle est appelée un peu partout. Interceptée à chaque pas, pour un renseignement, un bonjour, un mot d’encouragement, ou déjà des félicitations. 

Plus tard, elle rejoindra un groupe d’amis plus intimes, et elle espère que lorsque tout le monde aura à boire et à manger, les convives la laisseront un peu se détendre auprès de ses proches. Ils iront se poser dehors sans doute, au calme, loin du bruit et profitant de la fraîcheur du soir. Plus tard encore, peut-être qu’elle dansera. 

Après avoir expliqué à une demie douzaine de personnes où se situaient les toilettes, où l’on pouvait trouver du jus de pommes ou encore qui s’occupait des assiettes, elle réussit à sortir, son verre d’une main, une cigarette de l’autre. Une petite pause avant un nouveau bain de foule. 

Et soudain, tout bascule. La soirée n’aura plus la saveur prévue . Quelque chose s’est rompu, subitement. Il est là. Ils sont là: lui et son regard clair et expressif, son sourire communicatif, son drôle d’uniforme, et son visage peu commun et un peu impressionnant: traits durs, mâchoire dominante, front large. Il semble dégager une beauté qu’elle qualifie de ténébreuse. Elle avait déjà pensé cela de lui, bien avant de le connaître. Il lui donnait toujours l’impression d’être comme étreint d’une obscurité profonde. 

Il n’y a plus cents personnes qui prennent l’apéritif dans une salle des fêtes. Il n’y a plus d’amis, plus de verres, plus de jus de pomme. Il n’y a plus rien d’autre que lui. Sa seule présence gomme tout autour.

Il est là. Il s’approche. Probablement, il vient d’arriver. Il est seul. Il lui sourit. Et s’avance droit vers elle. 

Et alors, elle sent monter en elle cette euphorie intérieure habituelle, que seule sa vue à lui peut lui provoquer. Elle sourit presque malgré elle. Ses yeux brillent sans doute un peu. Il est là. Tout commence enfin.

Il est à sa hauteur, à présent. Il lui parle. Elle répond en souriant. La conversation est légère, simple. N’importe. Elle est avec lui. Les gens autour n’ont plus aucune importance. C’est bien simple: ils n’existent pas. Et elle se sent importunée par ceux qui viennent lui poser une question ou la saluer. Elle aimerait qu’ils disparaissent. 

Il a tout changé par sa présence. Et pourtant il n’a rien fait. Il est juste là. Elle a du mal à détourner son regard du sien. Et encore plus à le quitter tandis qu’elle est appelée ailleurs. Elle aimerait tout envoyer balader. Elle ne peut. Elle le quitte un instant. À regret. 

Lorsqu’elle est à nouveau disponible, il ne l’est plus vraiment. Il est pourtant dans son champ de vision, mais occupé à des conversations, lui aussi. Ça n’a pas d’importance. Elle le regarde évoluer, de loin. Elle a toujours aimé l’observer à son insu. C’est un plaisir particulier et pas inutile pour elle, que de voir comment il se comporte avec les autres. C’est encore mieux le connaître, en quelque sorte. Il est son terrain d’exploration jamais tari. Elle a cette soif de toujours vouloir l’apprendre, le mieux comprendre, l’évaluer, le disséquer, même. L’approfondissement de « Lui » lui paraît sans fin et sans limites. Il pourrait être son sujet d’analyse et d’examen perpétuel, lui semble-t-il. Elle n’a jamais rencontré quelqu’un qui lui soit si transparent et si obscur à la fois. D’ailleurs, elle ne s’explique pas toujours complètement ce phénomène. Elle a parfois le sentiment de se vouer à une science occulte, qu’elle a inventée uniquement pour lui. 

Il est son sujet d’étude, d’adoration et de tendresse. Et bien plus encore. 

La soirée ne compte plus pour rien. Elle attend. Une opportunité. Elle se concentre. Elle saisira sa chance, comme à chaque fois. Et de la chance, elle en a. 

Alors qu’il conversait avec un groupe de connaissances, il lui jette un regard expressif et prend congé soudain. 

Elle le regarde s’éloigner vers le parking. Qui doit être vide, à cette heure où tout le monde est arrivé. 

Elle attend un peu. Qu’il ne soit plus à vue. Puis se dirige dans la direction qu’il a prise. Et tout s’enchaîne merveilleusement bien. Une perfection, comme souvent. Il est là, adossé à sa voiture. Elle atteint son but: le voir seul, simplement. A l’abris des regards. Et un peu plus: l’entourer de ses bras, humer son cou quelques secondes, sentir son torse contre sa poitrine. Ne pas parler. Ne pas solliciter d’autres sens que l’odorat et le toucher. Afin de les utiliser de la manière la plus avantageuse qui soit. 

Son cœur a battu fort pendant ces dix secondes hors du temps. C’était l’effet recherché : un frisson de joie, un instant d’éternité. Un léger étourdissement s’ensuit. Elle en voudrait plus, bien évidemment. Ce n’est pas l’heure. Ce n’est pas le moment. Il lui faut retourner à ses invités. Une absence prolongée serait suspecte, probablement. 

Elle sait, tout en regagnant la salle, qu’elle va devoir reprendre le cours de sa soirée. S’ecoeurer de mondanités obligées. N’importe, elle est là pour ça. 

Elle part se servir à manger, rencontre du monde avec qui elle parle, retourne dehors fumer. Elle vit. Et pourtant, elle ne pense qu’à lui. Elle lui jette parfois des regards furtifs. Mais précis. Qui espèrent un retour. Qui souvent se produit. Connivence sans mots. Par jeux de regards et de sourires. 

Il est obnubilant. Elle est sans volonté, quand il est là. Ça en devient limite irrationnel. 

Un message sur son portable la sort soudain de ses songes. C’est lui. Elle sourit. Malgré elle. 

Aussitôt, elle rit et plaisante avec ses amis de manière affectée, pour mieux cacher son trouble. Ou son bonheur. 

Elle n’est pas entière à eux, ce soir. Quelque chose s’est immiscé en elle. Une pensée envoûtante et délicieuse qui s’apparente à une ivresse. 

Elle s’éloigne un peu, seule. Elle a besoin de se retrouver. Pour penser. 

Pourquoi donc? Pourquoi lui? 

Il y a une sorte d’amour auquel on ne peut échapper. Elle a beau tenter de rationaliser son sentiment, de l’objectiver lui, pour se rassurer sur sa propre santé mentale, sur son choix, sur son désir, elle n’est pas certaine pourtant que tout cela relève d’une certaine logique. Et cette pensée la trouble, allant à l’encontre de son pragmatisme. 

Il existe des amours si singulières et fortes, qu’elles devraient juste se laisser éprouver, sans plus d’introspection que ça. 

S’abandonner à la plénitude de se sentir en vie.

Elle ne dansera pas, ce soir. Dans une heure, deux peut-être, elle dira au revoir à tous, un bon quart d’heure après lui. 

Elle ne dansera pas: elle se laissera seulement bercer par l’ensorcellement d’une peau, d’une voix et d’une odeur. 

La fraîcheur du crépuscule, tout à l’heure, ne sera qu’ardeur, flammes, effervescence et bouillonnement. 

La nuit noire éteindra la fièvre, et abritera la tiédeur délicieuse des mots et gestes tendres.