Les jours qui ont suivi la rupture, elle ne s’est pas tellement inquiétée. Ou elle n’y a pas cru, plutôt. 

Elle a attendu. Calmement. Qu’il revienne, qu’il lui écrive, ou qu’il l’appelle. On ne se quitte pas ainsi. Qui fait ça? Les autres, probablement. Ils ne sont pas les autres, eux. Leur amour est unique, plus élevé, plus fort. Du moins, elle a voulu le croire de toutes ses forces. Elle a patienté, consultant son téléphone chaque heure, chaque demie heure, chaque quart d’heure, de manière compulsive et irrationnelle : si elle avait reçu le moindre message, elle l’aurait entendu sonner. 

Le téléphone s’est tu, impitoyable. 

Sa raison a glissé sagement vers l’acceptation. Peu à peu. Insidieusement. 

Elle a renoncé d’emblée à l’idée de le supplier, de geindre, d’implorer. On ne quémande pas l’amour. Elle le sait. On ne récolte que de la commisération crasse et nauséeuse. 

Le cerveau s’est résigné, mais l’amour est incohérence et sottise. Quelque chose en elle n’a pas accepté, les premiers temps. Des pulsions alimentaires, perfides, ont bien failli la dominer cruellement. Elle a résisté. Elle a toujours détesté Bridget Jones et toutes ces conneries. 

En compensation, elle s’est laissée aller au désir de tout changer. Elle a renouvelé son canapé, ses fringues, son linge de maison, sa décoration, son sac à main. Elle s’est acheté dix paires de chaussures et autant de produits de beauté. Une fureur d’achats irraisonnés s’est emparée d’elle. Misérablement. Quoi de plus minable que de tenter de neutraliser un chagrin par des réparations matérielles ? On le fait aux enfants, pourtant. Qui n’a jamais acheté un jouet à un gamin qui pleure? On le fait dans les tribunaux également. On nomme ça « dommages et intérêts ». Mais ça ne répare rien. 

Lassée de boutiques et de cartes bleues, Elle s’est réfugiée dans l’amitié. Affecter des envies de sorties, des élans d’affection amicale. Comme s’il fallait trouver en l’autre et non en soi-même la force de remonter. Comme si on pouvait puiser un peu de tendresse et d’estime de soi dans autrui. Elle s’est enfoncée dans cette sottise jusqu’à minauder pour ceux qu’ils l’avaient une fois envisagée. Par vengeance peut-être, ou comme gage de son petit pouvoir. 

Rien de tout cela n’a pu la consoler, la détourner de sa désillusion. Rien de ces placebos communs n’a eu d’impact. 

Elle valait mieux que ça, finalement.

La blessure se cicatrisait un peu. Se convalescence gagnait du terrain. On retrouve ses esprits au moment où l’on réalise que tous les subterfuges vils ne guérissent en rien. 

Il lui fallait des activités saines, à présent. Pour recouvrer toutes ses facultés. Elle a sorti sa carte bancaire une dernière fois pour la cause, mais dans le but s’atteler à la lecture d’un monument de la littérature, d’un chef-d’œuvre long et fastidieux. Mais si beau! Et la lecture lui a naturellement redonné le goût d’écrire. 

L’écriture, elle, lui a insufflé un goût de l’effort et du travail plus prononcé encore. Un nouvel élan de labeur et de dépassement de soi. Et c’est ainsi qu’elle s’est consacrée, de fil en aiguille, à l’aboutissement d’elle-même dans sa profession. Un perfectionnement, une envie de constante amélioration de l’exercice de son métier. 

Elle était guérie de l’amour.

Lectrice, écrivain, professionnelle et intègre, n’importe s’il ne l’aimait plus: elle s’aimait.