Un jour où nous avions froid, nous avions allumé un feu. Laborieusement. 

Si l’incendie qui détruit semble spontané, se propage vite et s’éteint mal, le feu qui réchauffe, lui, nécessite savoirs et ajustements. 

Nous avions allumé un feu. D’abord petit, avec les moyens du bord. Une petite bribe de flamme fragile, dont il fallait prendre soin pour la préserver, la protéger, la faire grandir et lui permettre de s’épanouir. 

Et la petite flamme frêle est devenue feu brûlant, plein de vitalité, s’élevant sur un lit épais de braises bien rouges. Splendide feu qui brûle et qui chauffe. Magnifique feu autour duquel il est bon de se reposer, de lire, de dormir. Chaleur du feu qui sèche les larmes, qui assainit tout et purifie alentours. 

Entretenir un feu suppose quelque abnégation. Un grand feu est avide de bois sec. Un feu même très résistant doit être sans cesse protégé du vent et de l’eau. Et alimenté de manière régulière. Autrement il s’étouffe. Et s’épuise. Puis meurt. 

Est-ce mal, de vouloir entretenir le feu? Est-ce un sacrifice si grand, de prendre soin de ce qui nous fait du bien? 

Le feu éclatant, brûlant, que l’on entend crépiter et que l’on regarde avec émerveillement est une œuvre d’art. Les odeurs subtiles qui s’en dégagent vous enivrent. Et l’art, le beau, le réussi, n’existe pas sans se donner de la peine. L’art n’est que travail et soin. 

Quand le feu devint une charge trop lourde par moment, on eut l’idée de garder la chaleur tout en se dégageant de toute obligation. Cela s’appelle le confort. C’est pratique. Il suffit de signer un contrat avec un fournisseur d’énergie, et d’acquérir un radiateur. 

Un radiateur électrique, c’est commode. La chaleur est encore là. Il réchauffe tout aussi bien. Même de manière plus apaisée, je dirais. Jamais il ne s’emballe. Jamais il ne brûle, jamais il n’étouffe. Et quel gain de temps! Quel progrès, au premier abord. 

Seulement, le radiateur électrique, on a beau s’asseoir devant, au plus près, jamais on ne ressent cette brûlure mordante. Ou alors, il faut tourner le bouton, le pousser au maximum, mais plus jamais on ne se sentira brûlé de manière spontanée. 

Le radiateur, on peut l’observer des heures sans se sentir dans cet état d’indolence contemplative, propice à la rêverie, à l’endormissement, au ravissement.

Le radiateur, jamais ne sort une flamme splendide et un peu dangereuse, de laquelle on est fiers, parce qu’elle est le fruit de notre travail et de notre volonté. 

C’est confortable, pourtant. Ça ne se protège pas, ça ne demande que peu d’efforts d’entretien. Cela inspire une plus grande confiance, et limite les dangers. Un radiateur, c’est de la douce chaleur agréable, certes, mais convenue et uniforme,  qui en sort, bien qu’elle réchauffe quand même. Un radiateur n’aura jamais l’odeur du feu de bois. 

Pourtant, moi, lorsque je me pose devant le radiateur, je ferme les yeux. Très fort. Et je m’imagine ces flammes révolues monter et me mordre. Et j’aime ressentir en songe cette brûlure agréable que notre travail préservait. 

Moi, je voulais le feu ardent, le rouge éclatant,  plutôt que le confort d’une chaleur régulière mais plus fade, plutôt que le blanc aseptisé et bien propre. Quitte à me donner du mal.