C’était au cours d’une soirée entre amies qu’on m’avait présentée Mathilde. Elle était assez discrète, presque timide, peu sûre d’elle. Pourtant, cette femme m’avait intriguée: « Elle a un mari! », m’avait-on soufflé à l’oreille. 

Mathilde avait un mari. Il ne m’en fallut pas plus pour vouloir faire sa connaissance. Je n’avais encore jamais rencontré de femme mariée. C’était une curiosité, à notre époque. 

Évidemment, j’avais lu sur le sujet. Il y a quelques centaines d’années, la quasi totalité des femmes étaient mariées, ou vivaient avec un homme. Par amour, à priori. Du moins, c’est pour cela qu’elles se mariaient en général. Et j’étais à chaque fois surprise de lire la candeur de ces femmes à des époques pourtant pas si anciennes de l’histoire de l’humanité. Comment ne savaient-elles pas, déjà au vingt-et-unième siècle, que l’amour était un état passager? Au même titre que la peur, la joie ou la tristesse ? Que la proximité usait le sentiment ? Qu’une vie en commun leur serait vite importune? 

Il me fallut du temps et de multiples recherches pour comprendre : la société de l’époque vivait encore sous influence de ce que l’on avait nommé religion. Et, la femme tout particulièrement recherchait, par une sorte de transmission de mères en filles, la protection d’un homme et la sérénité d’un foyer uni. N’importe ce que cela leur coûtait. Certaines habitudes, mêmes absurdes, ont la vie dure, et il est compliqué pour toute une civilisation de s’en détacher. 

Mathilde avait un mari! Une étrangeté à notre époque. Et je cherchais à savoir pourquoi et comment elle en était arrivée là, dans un pays où plus personne ne se liait. 

J’étais allée lui parler. Pour faire connaissance. Je voulais comprendre. Et j’espérais pouvoir ainsi être, un jour, invitée chez elle, et devenir assez proche d’elle pour étudier un peu de son intimité. 

Je savais que ce que je voulais savoir d’elle serait long à obtenir. Des confidences ! Je voulais des confidences. Et des explications. 

Avait-elle retrouvé des livres anciens, et était-elle tombée sous le charme du romantisme gentillet? Ou pire: sous le joug d’une religion ancienne ? 

Ou alors, avait-elle pris en pitié un homme précédemment aimé? Une telle faiblesse ne me paraissait pas plus excusable que les deux premières hypothèses. 

Pourquoi m’intéressais-je tant à une femme qui semblait avoir si peu de finesse ? Parce qu’elle me paraissait une énigme. Je voulais comprendre. Et savoir aussi si ce que l’on disait sur le mariage était une réalité. Connaître et apprécier le degré d’abnégation qui découlait de son choix. 

Mathilde, la femme mariée, m’obsédait. Aussi, après quelques échanges au sujet de romans (évidemment, elle lisait!) je lui proposai de venir chez moi choisir des livres, avec l’espoir secret d’un retour d’invitation. 

Elle vint. Et ne choisit que des romans insipides. Romans dans lesquels il n’était question que d’amour et de puérilités. 

Comme attendu, Mathilde me rendit son invitation. 

Lors de ma première visite, son mari état absent.