Mathilde me fit entrer dans son pavillon bien rangé, entretenu, décoré avec soin. À l’ancienne. Étaient disposés sur les meubles des dizaines de petits objets inutiles, comme des bougeoirs, des statuettes, ou des vases. Au mur du salon était accrochée une photo de ses enfants. Étrangeté qui me surprit. À quoi, au juste, sert-il d’avoir des photos, en vue, d’êtres que l’on voit tous les jours? Décidément, cette femme était intrigante. 

Justement, ses enfants étaient là et vinrent me saluer. Sa fille devait avoir autour de dix ans. C’était une gamine plutôt impolie, qui, à plusieurs reprises nous coupa la parole. Son fils, lui, avait bien cinq ans, mais parlait et se comportait comme un enfant de deux ans. Il mâchouillait sans cesse un mouchoir et son élocution était très mauvais. Et Mathilde ne les reprenait pas dans leurs faiblesses. 

Nous parlâmes de choses et d’autres, avec Mathilde, mais elle parla surtout de ses enfants. Elle semblait comme béate d’admiration devant ces petits êtres imparfaits et très agités. Et je me demandai comment l’on pouvait autant s’émouvoir et s’émerveiller devant deux petites personnes imparfaites, plutôt que de les corriger dans leurs imperfections. 

À l’heure du goûter, les enfants se disputèrent, s’insultèrent, devinrent tout à fait insupportables. Mathilde en paraissait honteuse et embarrassée. Pourtant, elle ne leur exprima que de vagues remontrances. Ses enfants n’en n’avaient cure, et elle ne les calma approximativement que lorsqu’elle les menaça de tout dire à leur père à son retour. 

Et je réalisai alors ce que j’avais tout à fait omis: ces gosses avaient deux tuteurs. Un père, et une mère. Conjointement . Et je me demandai avec effroi comment ces petits êtres, sous la responsabilité et l’autorité de deux adultes, pouvaient moins bien se comporter et paraître moins évolués que la plupart de leurs semblables qui n’avaient qu’un seul parent. Ce paradoxe attisa vivement ma curiosité. Aussi, j’interrogeai un peu Mathilde sur les fonctions et rôles de chacun des époux dans l’éducation de leur progéniture commune. Mathilde comprit que cette anomalie m’intriguait. Elle devait y être habituée et me pardonna de bon gré mes indiscrétions, en se prêtant volontiers à une peinture plus ou moins précise de leur mode de fonctionnement avec leurs enfants. 

Les choses me paraissaient extrêmement floues. Elle-même s’embrouillait et se perdait en imprécisions. Elle avouait à demi mot qu’elle seule était incapable d’asseoir la moindre autorité sur les deux enfants, et que là était le rôle principal de son mari. Mais qu’en revanche, lui ne s’occupait pas d’hygiène et que c’était son domaine à elle. 

Je n’objectai rien. Et pourtant la situation me paraissait hautement ridicule. Outre le fait qu’il arrivait au couple de se disputer au sujet des enfants -évidemment ! Comment deux personnes bien distinctes, même mariées, peuvent-elles s’accorder à la perfection sur un sujet sans jamais se trouver en désaccord ? Quel intérêt d’élever un même enfant à deux plutôt que d’en avoir un chacun, mais bien à soi?- il me semblait que cette mise en commun rendait chacun des deux parents moins compétent, déléguant certains domaines à l’autre, et donc le laissant tout à fait incapable d’autonomie en matière d’éducation. 

Cela me conforta dans mon choix, très répandu, d’avoir tenu à faire et élever mon enfant seule. Comme tout le monde. 

Ainsi, j’avais, contrairement à Mathilde, appris et progressé dans tous les domaines nécessaires, en parfaite autonomie, et en me spécialisant plus ou moins dans tous les aspects de l’éducation. Par ailleurs, mon fils était objectivement bien plus abouti que les leurs. Et cette idée inepte, désuète et révolue, qui affirme que si la nature a voulu qu’un homme et une femme soient tous deux utiles à la reproduction, ils devaient également élever leurs fils à deux me parut plus stupide et primitive que jamais. Une sottise, qui ne faisait que rendre un adulte dépendant d’un autre et tout à fait incapable de responsabilités entières. 

Je quittai Mathilde en fin d’après-midi. Cette femme, pourtant insuffisante -elle me l’avait prouvé- m’intriguait toujours. J’avais besoin de comprendre. Si son choix était né d’une faiblesse quelconque, de grande paresse ou de pure bêtise. Et surtout, je n’avais pas vu le mari. Et je n’avais pas eu l’occasion d’apprendre des détails sur leur vie commune. Je ne savais à peu près rien. Je restai intriguée. 

Ainsi, sur le départ, j’invitai Mathilde à venir me rendre visite le lendemain, arguant le fait qu’elle n’avait pas eu l’occasion de rencontrer mon fils la première fois. Ce prétexte fit mouche. Je vis son œil briller d’envie. Décidément, cette femme entretenait un rapport bizarre à tout ce qui touchait à l’enfance. Ça avait quelque chose d’assez pathétique, du reste. Mais ça me permit de la revoir très vite.