Mathilde vint comme prévu chez moi le lendemain matin. De très bonne heure, ce qui me surprit assez. Je venais de terminer de me préparer. J’avais tout juste allumé mon ordinateur et mon fils n’avait pas encore commencé à étudier. 

Je la fis entrer sans montrer mon étonnement. Mais entrepris de l’interroger un peu sur son fonctionnement et ses horaires. Mes questions furent naturelles. Je ne voulais pas qu’elle songe à un interrogatoire. J’amenai les choses avec finesse, commençant par parler de moi. Mon télétravail, qui me permettait l’étude de mon fils à domicile, géré par moi-même au départ et, à présent, en presque autonomie. Mes horaires tardives le soir, me permettant de prendre mon temps le matin, de m’occuper des taches obligées, et de recevoir des amis en journée. 

Mathilde avait un fonctionnement tout à fait différent. Elle confiait l’éducation de ses enfants à l’école publique. Elle était là si tôt parce que, justement, elle venait de les y conduire. Ils n’étaient non pas deux à éduquer ces deux mômes, mais toute une tripotée de gens! Pour si peu de résultats...

Mathilde travaillait à temps partiel, chose surprenante lorsque l’on ne souffre d’aucune maladie chronique ou handicap. 

Je cessai mes questions pour éviter de la braquer. 

Je lui servis un café. Nous nous installâmes au salon. Je lui demandai, machinalement, si elle avait lu mes romans. Elle en avait commencé un, seulement. Son temps de lecture était très limité. En plus de son travail, elle devait gérer la maison. Et ça lui prenait un temps infini. 

Alors, je ne pus m’empêcher de poser la question qui me brûlait les lèvres: mais puisqu’ils étaient deux, avec son mari, à s’occuper de la maison, comment est-ce que ça pouvait lui prendre autant de temps? Plus de temps qu’à moi qui étais seule? 

J’eus ma réponse. Mathilde semblait répondre à toutes mes questions avec douceur et naturel, sans jamais me donner l’impression d’être importune en les posant. Son mari travaillait beaucoup. Son rôle, dans leur couple, semblait clair: il passait une grande partie de son temps à l’extérieur. Il profitait de sa vie publique et jouissant d’une très grande liberté. Et ne se préoccupait d’aucune tâche domestique ou presque. A moins d’y être forcé à coup de reproches et de menaces. 

Elle crut anticiper ma prochaine question, en m’expliquant que pourtant, régulièrement, ils se disputaient à ce sujet. Elle avait le sentiment de trop en faire, que la transaction n’était pas équitable, et me dit fièrement que, de plus en plus, elle parvenait à l’obliger à certaines tâches ménagères. 

Elle s’était trompée de question. Celles qui me venaient étaient autres. Je me fichais pour le moment de la façon dont elle rétablissait un peu la situation, infiniment injuste pour elle, mais après tout, personne ne l’y avait obligée. 

Non, c’était plus profond que ça. Mon incompréhensible devenait grande, de plus en plus grande. C’était un gouffre. 

À quoi servait-il d’être mariée ? À quoi bon s’embarrasser d’un homme chez soi si ça représentait le double de travail? Si ça obligeait à renoncer à sa propre vie publique et à une carrière épanouissante? 

À moins de contraindre le mari tout à fait, mais une domestication devait demander sans doute beaucoup plus d’énergie et de temps - en comptant les reproches et les disputes- que de tout faire soi-même. 

Le mystère était de plus en plus grand. Quel plaisir et quelles réjouissances avait cette femme à vivre ainsi? 

Nous nous quittâmes bien avant midi. Mathilde avait tant à faire avant de partir travailler... 

Je la raccompagnai à la porte, et, au moment de me dire au revoir, Mathilde me promit, sans fixer de date, une invitation à dîner, un soir chez elle, avec son mari et nos enfants. Mais avant cela, ajouta-t-elle, elle aurait aimé elle aussi me poser des questions sur ma vie. Je lui devais bien ça. Et je lui proposais une sortie dans un bar, le samedi soir suivant, par exemple. Elle me promit de demander la permission de sortir ... à son mari!