Ce matin, nous sommes allés récupérer en librairie la commande de manuels scolaires pour Gaby, qui entre en seconde. 

Et j’ai réalisé plus précisément, en pensée, tout ce dont j’avais pu bénéficier jusqu’à présent et dont j’avais privé mes enfants. 

Je me suis souvenue de mes rentrées à moi. Jamais une fourniture. À l’école primaire, j’avais volé de la colle et une gomme à mes petits voisins. Sans remords, ils se fichaient pas mal de l’école. Plus tard, en cinquième, j’ai volé un peu d’argent à ma grand-mère, chaque dimanche, pour pouvoir m’acheter... crayons et cahiers. Afin de seulement pouvoir ... noter mes cours! Et c’est cette même année que je demandais à mes grands-parents maternels -les seuls à m’offrir un cadeau - un dictionnaire pour Noël. Un dictionnaire ! Pour tromper l’ennui! 

Ne possédant rien, n’ayant rien, ni argent ni soutien, je me suis débrouillée... pour pouvoir apprendre. Le collège était non pas un lieu de torture comme le perçoivent aujourd’hui mes enfants, mais un échappatoire. Le seul qui m’était permis. Avec la lecture. Pas de jouets, ni de sorties, ni de distractions comme on en offre aux enfants jusqu’à écœurement. La lecture, seule. 

J’ai lu, en cinquième, tous les livres bons et mauvais qui me sont tombés sous la main. Hérités de ma mère, pour beaucoup. Je me souviens d’avoir lu, vers douze ans « confessions d’une droguée de quinze ans », « les nuits fauves », « les oiseaux se cachent pour mourrir ». 

L’ennui et le besoin de dérobade étaient si grands qu’un été, j’ai appris « les lettres de mon moulin » par cœur. Tout le livre. Pour rien. Je n’en n’avais plus d’autres à lire, alors... 

Et, si jeune, je tenais un journal. Quand j’avais des feuilles. 

Ces souvenirs en appelant d’autres, je me souviens des amants de ma mère. J’avais six ans, huit ans, n’importe : je comptais tant pour rien qu’elle n’avait pas vu l’inopportunité de me les cacher. Peut-être les cachait-elle au chien? Je ne me souviens plus. Le chien aurait pu parler, être indiscret, trahir. Mais, moi, non. Et elle avait raison. Je n’ai jamais parlé de rien, à part une fois. Et je ne considérais même pas cela comme une anomalie. Comment aurais-je pu? Je m’étonnais seulement, vers neuf ans, de l’agrément qu’elle en tirait, puisqu’ils étaient moins beaux que mon père. Je me rappelle nettement m’être fait cette réflexion. Intérieurement. 

Gaby entre en seconde. Il a eu un ordinateur neuf cet été. Ses fournitures sont neuves et prêtes. Maman s’est occupée de tout. Afin qu’il puisse bosser l’esprit tranquille. 

En m’efforçant juste d’être une bonne mère, je le prive de l’école la plus profitable qui soit. Celle où moi, j’ai appris. 

Je me souviens de mon entrée en seconde. Mon père et moi vivions seuls depuis des années. Depuis le suicide de Maman (les amants n’auront pas suffi). Comment aurais-je pu « bosser l’esprit tranquille » (seule préoccupation de mon fils, pour l’heure!)? Je volais à mon père, afin d’assurer notre survie, le jour du versement des aides sociales et indemnités de sécu, sa carte de retrait, tôt le matin, avant qu’il ne se réveille. 

Ensuite, j’allais retirer tout son argent pour faire des courses, et je veillais tant bien que mal à payer quelques factures. 

J’allais au lycée, parfois. Ça dépendait. S’il était trop ivre d’abord puis malade ensuite pour se lever, eh bien, je n’y allais pas. 

Quand j’y allais, j’appréhendais mon retour. La grande question, en début d’année scolaire, était de savoir à quel degré d’ébriété j’allais le retrouver. Et à quel moment j’allais bien pouvoir cacher ses bouteilles et confisquer tous ses moyens de paiement. Et puis, tout a évolué. Il a arrêté soudain de boire. Mais il était trop tard. La chimiothérapie aurait pu remplacer le pinard convenablement s’il s’était senti une sorte de ... responsabilité envers une gamine de quinze ans qu’il allait laisser seule. Je ne comptais pour rien, donc...

N’importe. Tandis que mes amis, comme Gabriel aujourd’hui, rageaient contre un commentaire composé à rendre, je veillais, nourrissais et soignais un moribond. Jusqu’à la fin ou presque. En secret. Pourquoi ? Parce qu’on m’aurait foutue je ne sais où, parce que moi, je me sentais la responsabilité de m’occuper de lui. 

N’importe. J’ai tenu presque jusqu’au bout. Et j’ai rendu les armes un vendredi soir, après le lycée. Il était si mal que j’ai flippé de le retrouver mort le lendemain. Seule avec un cadavre, à seize ans, qu’aurais-je fait? 

J’ai eu raison. J’ai donné l’alarme un vendredi soir, il mourai à l’hôpital le mardi suivant. Et sa mort mit fin à des années d’aliénation pour moi. À quatre jours près, je lui faisais sa toilette mortuaire et l’enterrais dans notre jardin! 

Et moi, par mes soins constants, je prive mes enfants de cette expérience de solitude et de rage de vivre, d’apprendre, de s’élever par soi-même et pour soi-même. 

Ai-je pleuré ? Ai-je éprouvé du chagrin? Pas tant. J’avais fait le deuil de mes parents de leur vivant. Je le jure. J’avais fait le deuil de parents pour moi avant l’âge de dix ans. 

Ce fut comme un soulagement, en quelque sorte. Je savais que rien ne pourrait jamais être pire que cela, à présent. 

Et pourtant, je prive mes enfants de vaccins contre l’abattement et l’effondrement. Comment pourront-ils, à cause de mon engagement auprès d’eux, se prémunir contre les chagrins engendrés par les grandes épreuves ? Ils ne sauront pas, sans doute. Ils connaitront la faiblesse. 

Je n’ai pas eu de temps pour être triste, de toute façon. Je redoublais ma seconde. Orpheline ou non, tout à fait seule ou non, je me répétais : « Bosse, Val. Bosse ou crève! ». 

Mes enfants n’auront pas ma chance, malheureusement. Une éducation classique génère des êtres insouciants, un brin indolents, et peu armés. 

Peut-être me le reprocheront-ils?

Moi, j’en ai beaucoup voulu à mes parents, et puis un jour, j’ai presque eu envie de les remercier pour cette belle enfance de merde. Elle a fait de moi ce que je suis. Je suis le fruit de l’immoralité, de l’irresponsabilité, du délaissement, de l’isolement, de la plus profonde solitude, de névroses, de l’alcoolisme, et de la mort. Et je me plais bien comme ça. Je ne voudrais pas être normale, surtout pas.

Alors, pardon, les enfants. Mille pardons pour cette éducation conventionnelle que je vous impose.