Je me suis rarement sentie aussi sereine dans l’exercice de ma profession qu’en ce moment. Tout semble dans un équilibre bien assis et confortable.

Équilibre parfait, d’ailleurs. Parité rare entre les enfants. 

Trois à moi, trois accueillis. Trois filles, trois garçons. Trois enfants de sept ans, trois adolescents de treize, quatorze ans. 

Mais ça, c’est un jeu. Un équilibre anecdotique, et qui ne vaut rien. 

L’harmonie à la maison repose sur le fait que j’accueille trois enfants stables, c’est à dire sans pathologie psychiatrique, ni trouble du comportement, ni tendance à l’autodestruction, ni en opposition exacerbée, etc. 

Et je travaille mieux. Oh, bien mieux! 

Donnez à un bon professeur uniquement de bons élèves, donnez à un ébéniste expert les bois les plus précieux... et il ne pourront être que bons. 

Et si l’on pense que l’on a plus de mérite à accueillir des enfants tout à fait perdus, déboussolés, paumés et inadaptés, on se plante nettement. J’ai testé, je sais de quoi je parle. On pourrait croire que la marge de progression et d’amélioration est plus grande, mais c’est un leurre. 

Il y a des enfants pour qui l’on ne peut presque rien. Ou bien ils ne veulent pas évoluer, ou bien ils ne le peuvent tout simplement pas. Et, dans les deux cas, on gaspille de l’énergie tout à fait inutilement, on s’essouffle, on s’épuise... jusqu’au moment où l’on réalise qu’à part leur offrir le gîte et le couvert, les envoyer à l’école a peu près propres, et à peu près régulièrement, réguler au mieux leurs humeurs afin d’éviter des ennuis significatifs avec les différentes autorités (de l’école ou de gendarmerie), on ne fait à peu près rien. 

D’ailleurs, on ne peut guère nous le reprocher, dans le sens où si les différents professionnels qui interviennent auprès d’eux (éducateurs spécialisés, psychologues, pédopsychiatres) savaient faire, eh bien, on ne nous les confierait pas! Ils vivraient logiquement dans un lieu de vie (foyer) où ils seraient pris en charge  à temps plein par ces gens! 

Mais eux aussi ont renoncé. Et, tacitement, ne nous demandent guère plus que les prestations énoncées plus haut (gîte, couvert, hygiène, scolarisation si possible et sans trop de dégâts, et patience jusqu’à leur départ!). 

Passons!

Moi, pour l’heure, je travaille. Réellement. Avec des enfants capables de se donner des objectifs et pour qui je puis avoir des ambitions. 

Le petit brun (grand, à présent) est en CE1. Tout n’a été que combat et lutte: AVS, PEI, refus d’une classe ULIS  (j’adore ces sigles de l’éducation nationale !), refus du CMP (j’en parlerai peut-être un jour, du CMP), et obtention d’un financement pour une psychomotricienne libérale. Une vraie lutte. Contre les aberrations et absurdités de bureaucrates et préposés à la médecine scolaire, contre les lourdeurs d’administrations déshumanisées. Et j’imagine nettement comment des parents peu aguerris se laissent fourvoyer par le système et déposséder tout à fait de la prise en charge et du devenir de leur propre enfant en difficulté. 

N’importe, il est en CE1, et il y est bien. 

Et sa question préférée est: « Tu es fière de moi, Tata? ». Oui, je suis fière. 

J’ai, pour l’anecdote, eu quelques retours de l’école concernant leur fonctionnement de duo, à Charles et lui, qui ne plaît guère, et peut-être à juste titre. Lorsqu’un des deux est en difficulté sur la cour, l’autre intervient. Charles a les mots qui blessent, le petit brun à ... les poings. Ainsi, ils sont si solidaires que leur alliance cause quelques... problèmes. J’en suis peut-être un peu responsable. Ils auront pris au pied de la lettre mes encouragements à l’assistance mutuelle. C’est presque drôle! 

Le demoiselle va avoir quatorze ans, et est là depuis un an maintenant. Elle va bien. Même très bien. C’est une jeune fille très lucide et mature, qui sait me dire: « Mon placement est un mal pour un bien. Ma mère n’aurait jamais pu assumer ci ou ça... ». Et cette phrase a une très grande importance. On ne travaille jamais aussi bien qu’avec un jeune qui a compris et accepté son placement. On est à l’opposé du stéréotype de la rébellion et de l’opposition considérés comme propres à son âge. La demoiselle m’a intégrée comme étant la référence parentale et féminine. Ainsi, elle a mis en place une sorte de mimétisme presque parfait - adoptant mes habitudes, mes mots, les intonations de ma voix parfois- doublé d’un besoin constant d’être à mon contact. Ainsi, elle me suit partout où elle peut (même quand c’est chiant: courses, attente, rendez-vous sans intérêt, plier du linge et autres réjouissances ), m’aide autant qu’elle peut et cherche mon approbation dans tout ce qu’elle entreprend. Et je ne freine pas cela. J’ai été adolescente et il me semble que lorsque l’on se cherche, lorsque l’on manque de repères, on a besoin d’une figure d’attachement ou de référence. Et je me fiche assez de ces « distances » à garder. Ce que je vois, c’est qu’elle évolue positivement. Par ailleurs, pour pouvoir se détacher, devenir autonome et soi-même, il faut bien à un moment avoir eu des attaches. 

Et puis, pour l’anecdote encore, cette sorte de relation fusionnelle qu’elle recherche me rapproche de Elisa, qui, a l’opposé... s’affirme en tant qu’individu aux dépens de sa mère (et je paye très cher parfois!). Doucement, par à-coup, elle se rapproche subtilement par des : « Maman? Tu veux que je te lisse les cheveux? ». Mieux que rien ou que des conflits! 

J’ai peu à dire sur la troisième petite, qui a posé ses valises il y a un mois seulement. Une petite fille de sept ans aussi (ils sont tous les trois dans la même classe, avec Charles et le petit brun), plutôt ordinaire, dans le sens positif du terme, c’est à dire qui aime chanter, jouer, être coiffée et les robes de princesse. Un caractère assez affirmé mais positivement malléable. 

Il y a néanmoins une particularité dans sa prise en charge: contrairement à mes deux autres protégés pour qui je donne beaucoup, avec elle je garde une distance raisonnable. On travaille, là, sur un retour dans sa famille à plus ou moins long terme (un an, peut-être). Et il faut savoir ne pas étouffer un enfant d’amour ni l’enfermer dans de trop grandes marques d’affection risquant d’évincer sa mère. C’est aussi mon travail, le retour. 

Et, quand c’est possible, c’est beau!