Devoir de Lakevio du goût numero 10 

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Je n’étais plus un individu. Je n’étais plus humaine. J’étais devenue un corps tremblant et frêle qu’on lave et qu’on nourrit, qu’on promène et qu’on soigne. 

Avant, ça oui, j’étais quelqu’un. Et j’estime que je méritais de vivre. Toute ma vie aura été une quête, une avancée, un cheminement. J’ai lu, j’ai écrit, j’ai appris. Je me suis, au possible, rendue digne d’être sur Terre, digne d’être appelée une Femme. 

 Et puis j’ai décliné. La vieillesse, ça s’appelle. Je suis devenue tout à fait inutile au monde, parquée dans un mouroir à vieux. 

Comment peut-on vouloir s’accrocher à cette absurdité qu’est la vie, quand on ne peut plus y participer ? Je ne suis qu’un fardeau lourd, que mes fils visitent le dimanche par bonne conscience. Je coûte  de l’argent à la société, et ne lui apporte plus rien, d’aucune manière. J’ai fait mes comptes: il fallait que cela cesse. 

Épuisée physiquement, diminuée intellectuellement, je sais que plus jamais je ne serai en mesure de d’apporter ni de produire quoi que ce soit d’utile ou de grand. Et je n’ai pas la vanité de croire que ma vie est sacrée et précieuse. Foutaises pour les bien-pensants, que ça! 

Alors, j’ai décidé. Pendant que je le pouvais encore. Disposant de toutes mes facultés intellectuelles, comme ils disent! Si c’était le cas, je mériterais encore ma place ici-bas. Je sais bien que non. Toute pensée abstraite m’est devenue une torture. Toute idée complexe m’échappe dorénavant. Je peux à peine écrire trois lignes par jour. 

J’ai refusé que mes fils soient présents pour la « cérémonie ». Qu’on évite le pathos, les larmes, les embrassades veules. Dans une semaine, après les épanchements d’usage, ils seront bien contents d’hériter et de s’éviter l’embarras de ma personne. Je ne leur en veux pas. Ils auront raison. 

Et puis, la mort est égoïste. Je veux mourir seule. Sobrement. Dignement. Sans spectateurs. 

Je suis donc sur ce lit,  entourée d’un médecin et d’un agent assermenté. Je viens d’appuyer sur ce bouton qui va déclencher l’injection mortelle. 

Mes yeux se ferment irrésistiblement. Je n’ai pas peur. J’attends la fin. 

Je marche avec ma sœur sur la plage. 

Comme quand j’étais petite. Je lui donne la main pour me donner du courage. 

Je ne comprends pas: ma sœur devrait être à m’attendre au loin, là-bas, au niveau de ces rochers sombres. Mais non, elle me tient la main et m’accompagne. Elle m’encourage à avancer. 

Le sable est une caresse sous mes pieds. Le soleil réchauffe agréablement ma peau. Je n’ai pas peur. Ma sœur est là, il fait beau, la mer est calme. 

Je pars sereinement.