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Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles, je pouvais la voir, dormant, me regardant, ses yeux me couvrant de tendresse. 

Ophélie n’était pas morte. Ils avaient menti. Elle a toujours été là, et n’a cessé de m’appeler. 

Je me souviens de notre première rencontre. Je devais couvrir un événement : son arrivée de la traversée du Pacifique en solitaire. Moi qui n’aimais pas l’eau, moi qui savais à peine me représenter un catamaran, je me trouvai dans de beaux draps. Elle avait souri avec indulgence de mes questions naïves. Et j’avais dû lui paraître très empoté. Fasciné  et envoûté que j’étais par ses yeux d’un bleu pur, par ses cheveux longs emmêlés, mouillés de sel, par sa peau divinement brunie de soleil, ses muscles saillant, sa voix rauque et son odeur caractéristique. Ah, cette odeur! Jamais je n’oublierai ces effluves d’air frais, de soleil et de haute mer! Moi qui exécrais l’odeur de la marée. Elle, elle sentait le grand vent, la haute mer, le sel qui se colle à la peau, la pluie froide qui cingle le visage. Jamais aucune odeur n’était parvenue à me troubler autant. 

Nous vécûmes heureux des mois durant, tandis qu’elle restait à terre pour organiser sa traversée de l’Atlantique. Et je prenais mille précautions pour protéger notre amour. Quand parfois ses iris couleur marine se perdaient dans le vague des océans et rêvaient de navigation, je la laissais seule en ses échappées qui lui rappelaient sans doute la grande solitude des bateaux. 

Je me souviens de sa manière rieuse de prononcer mon prénom: « Pierre! ». 

Ce prénom m’allait bien, disait-elle. J’étais un caillou immobile sur les landes, le roc qui craint la mer, j’étais le rocher qui attend la vague inlassablement, posé sur la baie. 

Bientôt, naviguer lui manquait déjà. J’avais redouté cet instant. J’avais essayé de l’en dissuader, mais on ne domine pas la marée. 

J’étais incapable de comprendre sa folle quête de liberté, sur les flots, mouillée de pluie, noyée de solitude, luttant seule contre les puissantes vagues, combattant la nuit et le sommeil. Pourtant j’aimais en elle cet élan de vie. Mon Ophélie, puissante et forte comme la houle, dompteuse d’océans hostiles. 

 Moi qui ai toujours eu peur de l’eau, j’en étais terrifié. 

Elle me rassurait autant qu’elle pouvait. J’étais « Pierre », le galet stagnant, fort comme un roc, séché de soleil et alangui de la vague qui viendrait bientôt me lécher à nouveau. Toujours, disait-elle, les flots reviennent caresser les rochers,  les désaltérer et le polir. Toujours ! Je la croyais. 

Elle m’abandonna pour la mer une nuit d’été, me laissant esseulé, fou d’amour et de désespoir. J’étais un rocher malheureux qui regardait s’envoler son voilier, depuis le port de Saint-Malo. 

Ophélie n’est jamais rentrée. La lame langoureuse ne m’a plus jamais bercé.

Le bateau, seul, a été retrouvé retourné, au large. 

Ils ont menti, ils se sont trompés. Ophélie maîtrisait la mer, elle ne m’aurait jamais abandonné. Toujours la vague enveloppante finit par revenir embrasser les rochers de la côte. Toujours. Elle l’avait dit! Elle n’aurait pas pu me mentir. 

Alors, j’ai attendu. Je me suis fait rocher,  j’étais « Pierre ». Je suis resté là, nuit et jour, immobile, sur la rive. A l’attendre. 

Ils n’ont pas compris. Ils m’ont cru fou. Je n’étais que fou d’amour. 

Ils m’ont emmené, hospitalisé. Ils m’ont dit des mots que je ne comprenais pas. Ils m’incitaient à me nourrir. Pourtant, j’étais « Pierre », et un rocher ne mange pas. Il ne se nourrit que de vent, de sel, de marée haute et du retour des bateaux. 

J’ai fini par dire comme eux, pour être relâché: je n’étais pas un rocher. Et Ophélie avait disparu en mer. C’est fou comme ces gens imposent leur réalité aux autres. 

J’ai quitté Saint- Malo pour éviter la tentation de retourner l’attendre au port. 

Mais Ophélie n’était pas morte, pour moi. Dix ans après son départ, j’y croyais encore. Elle reviendrait. Bientôt. Elle m’appellerait « Pierre » de ce ton moqueur que j’aimais tant. Et je serais à nouveau « Pierre », le caillou immobile et sûr dans les bras duquel vient se jeter la mer, éperdument amoureuse. 

Je me suis installé en ville, et je l’ai attendue. Songeant que lorsqu’elle reviendrait à la nage, elle saurait me retrouver. Où que je sois. Toujours la mer vient à la rencontre des rochers. Elle avait promis. C’était une navigatrice aguerrie, alors trouver une « Pierre » sur la terre ferme... 

Et alors, nous nous aimerions à nouveau. La mer et le rocher s’étreignent toujours, toujours ! 

Un matin, j’entendrais à nouveau cette voix moqueuse s’écrier « Pierre! ».

Ophélie n’était pas morte. Je l’aimais trop pour cela. Et la marée ne meurt pas. 

Les années ont passé, je me suis fait une raison. Ophélie ne reviendrait pas sous sa forme humaine. Elle naviguerait au dessus de moi, me cajolant de son sourire et de son regard. Toujours. Après tout, la mer est parfois noire comme la nuit. Elle mènerait le ciel en bateau comme elle menait sa barque sur l’eau. 

Ophélie était immortelle, comme l’était mon amour pour elle. Ma vie durant, elle a vécu en moi. Je me suis fait rocher et vague. J’étais elle et moi. J’étais la terre et elle le ciel. 

Pendant des décennies, à la nuit tombée, je l’ai cherchée. J’ai voulu recréer son odeur. L’effort de toute une vie. L’alchimie compliquée entre le vent frais, le soleil, le sable, le sel et la marée. 

Et je lui ai parlé. Je m’installais dehors, les yeux levés vers le ciel, et je la regardais les yeux embués. Elle était le nuage qui passait, elle était la « voix lactée », cette voix douce de sirène qui appelle : « Pierre! », en riant, dans la nuit. Et moi, je lui disais toutes ces choses que les amants se répètent infiniment. 

Je suis vieux à présent. Ophélie ne reviendra pas. Je l’imagine dormant sur les flots, sereine et libre. Bientôt, je la rejoindrai. Le galet se laissera emporter par une puissante vague, sans résister. Le caillou coulera au fond de l’océan. 

J’ai renoncé à la chercher encore, de quelque manière que ce soit. Je suis trop fatigué. 

Je suis vieux, et seules mes larmes de vieux à présent ont le goût de sa peau marine. Mais je reste « Pierre », rocher qui se gorge d’eau salée, même si elle est à présent d’une autre nature. Je suis toujours « Pierre », malheureux comme une pierre. 

« Pierre! » 

Encore aujourd’hui, il m’arrive d’entendre, le soir, une voix qui m’appelle par mon prénom, dans la rue.