(Consigne avortée du goût

 

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On entendait l’eau tomber à grosses gouttes sur le toit de la cabane depuis des jours. Il pleuvait si fort que le tapage de l’averse couvrait tous les bruits habituels du foyer. Et l’eau tombait aussi à l’intérieur, à travers la charpente perforée de toutes parts. Partout, des seaux en fer, au sol, recevaient les gouttes d’eau qui tombaient à intervalles de plus en plus rapprochés. 

Ils avaient tous très froid dans la cabane. L’humidité s’était infiltrée jusque dans leurs vêtements et couvertures. Cela faisait bien longtemps qu’ils n’avaient plus de bois sec pour le feu. Et envoyer les gamins à la recherche de bois mort ne donnait rien. Il pleuvait depuis si longtemps que la moindre brindille était si imbibée qu’elle ne s’enflammait jamais, ne provoquant qu’un feu étouffé à la naissance et ne parvenant qu’à dégager une fumée asphyxiante qui les faisait tous tousser pendant des heures, jusqu’à devoir ouvrir une fenêtre et aggraver leur situation. 

Les deux filles aînées du couple, jeunes filles approchant de l’âge adulte, étaient assises près de l’unique fenêtre. Elles s’affaiblissaient et leur teint était si blême qu’il semblait presque plus inquiétant que leur extrême maigreur. 

La mère, d’un âge avancé déjà, restait comme prostrée sur une couche posée à terre, tenant la dernière née dans ses bras. Petite qui braillait de faim et qu’elle calmait en alternant le sein et une timbale d’eau. 

Le père et le plus âgé des deux fils, Louis, étaient assis à la table de la pièce unique, dans un silence lourd et prostré. 

Qu’allait-il advenir d’eux? Il pleuvait depuis des semaines. La récolte avait était mauvaise, et ce qu’il en restait était invendable. La situation étant la même partout aux environs, ils ne trouvaient, ni l’un ni l’autre, aucun travail. 

Voici bien longtemps qu’ils n’avaient plus rien à manger et plus un sou. Ils avaient tué et mangé toutes les poules, contre l’avis d’Albert, le fils cadet. Qui leur avait expliqué qu’il valait mieux les garder pour avoir des œufs quotidiennement que de se rassasier de viande pour ensuite mourir de faim. Le père et le fils, n’écoutant que leur faim, n’avaient pas voulu tenir compte de son avis et avaient chaque jour attendu que Albert parte à l’école pour tuer une poule. Jusqu’au jour où il n’y en eut plus à tuer. 

Le stock de pommes de terre était à sec également. Ils ne mangeaient plus rien depuis des jours. Et ils avaient tous faim, si faim. Ils calmaient leurs estomacs à l’eau et aux pissenlits ramassés par Albert sur le chemin du retour de l’école. 

La mère n’avait plus de lait pour la petite dernière. Tant elle manquait de forces et de nourriture. La situation empirait de jour en jour. Mais le pire restait à venir. Et ne tarda pas à arriver. 

Un bruit de moteur suivi de deux claquements de portières fit lever la tête au père. Ça y était. Nous étions le premier lundi du mois. 

On frappa à la porte de la cabane. Déjà Louis, l’œil revêche, avait sorti son couteau de sa poche. Le regard réprobateur de son père le lui fit remettre. Le père se dirigea lentement vers la porte, l’ouvrit et fit entrer un couple. L’homme et la femme  étaient trempés de la tête aux pieds d’avoir simplement parcouru les dix mètres qui séparaient leur voiture de la maison. 

À leur entrée, toute la famille fut surprise de voir chez eux Madame Lefixe. Jamais elle n’avait mis un pieds dans leur cabanon. Chaque mois, monsieur Lefixe, leur propriétaire, venait seul réclamer le loyer.  D’ailleurs, Madame Lefixe les regardait tous d’un air qui ne pouvait être interprété avec exactitude. Il s’agissait d’un mélange de dégoût, de pitié et de dédain. Il était difficile de trancher. 

Le père s’apprêtait à prendre la parole. Il avait préparé son discours à l’avance, et avait pris son air humble et retiré sa casquette, qu’il tenait dans ses deux mains, près de son ventre. Il allait expliquer, gorgé de honte, devant femme et enfants, qu’il ne pouvait pas, ce mois-ci, payer le loyer de la cabane. L’eau avait été si abondante qu’il n’avait pas pu être embauché quelque part, ni son fils. Et il n’avait plus rien à vendre. Il ouvrait la bouche pour entamer sa récitation quand la porte s’ouvrit brusquement. 

C’était Albert, le fils cadet,  qui rentrait de l’école, essoufflé. Il tenait une besace dans sa main droite et un bouquet de pissenlits dans l’autre. Il était si trempé qu’à chacun de ses pas, il déversait une quantité d’eau si significative qu’on l’entendait ruisseler sur le plancher. Pourtant, il souriait. Et son sourire surprit tout le monde, tant il contrastait avec les mines résignées des autres membres de sa famille. 

« J’ai l’argent!», dit-il, en tendant une enveloppe à son père. La père, incrédule, ouvrit l’enveloppe détrempée et compta les pièces qu’elle contenait. Puis il jeta un regard interrogateur, presque comme une réprimande, à son fils, qui comprit aussitôt. 

« Non, P’pa ! Je ne l’ai pas volé! Je ne suis pas allé à l’école, aujourd’hui. Je savais que c’était jour de loyer, alors j’ai fait du porte à porte dans tout le village, j’ai lu et rédigé des lettres pour tous ceux qui ne savent pas lire. Parfois, certains n’avaient pas de courrier, mais m’ont donné une avance. Et puis j’ai eu de la chance. La veuve qui vit près de l’église m’a donné le double de ce que je demandais. J’ai écrit son testament ! ». 

La mère avait souri mollement, l’œil brillant. Encore une fois, Albert, par son instruction, sortait sa famille de l’inéluctable. 

Les deux grandes filles avaient les traits un peu moins tirés , soudain. Seul Louis jetait sur son jeune frère un regard haineux. 

Contre toute attente, les Lefixe, qui prirent les pièces, ne semblaient pas réjouis de toucher leur loyer. Surtout Madame Lefixe, qui paraissait presque ennuyée. 

Elle se reprit malgré tout, et entama une conversation. 

« Mangez-vous à votre faim? Vous êtes tous si pâles... ». 

Effectivement, ils n’étaient pas beaux à voir. Leur taudis dégoulinant était encore plus plaisant à regarder qu’eux.  La faim rendait leurs regards hagards. Elle faisait pleurer les deux grandes filles et hurler le bébé. Elle leur donnait aussi une haleine insupportable, et peut-être cela se sentait-il à plusieurs mètres. 

Ils baissèrent tous la tête, le père également. Tous, sauf Louis, qui défia la femme du regard en sifflant: « Nous avons tout ce qu’il nous faut! ». 

Il se tut quand, à nouveau, le regard de son père se posa sur lui. 

« Nous pouvons vous aider », dit doucement monsieur Lefixe d’une voix aimable. C’était la première fois qu’il ouvrait la bouche depuis son arrivée. 

Tout le monde dans la cabane était pendu à ses lèvres, sa femme comprise. 

Il poursuivit: 

« Nous pouvons trouver un arrangement. Qui rendra service à tout le monde. Nous avons des vaches, beaucoup de vaches, quand vous ne mangez pas à votre faim. Mais, ma femme et moi n’avons pas eu le bonheur d’avoir un enfant, tandis que vous en avez plus que vous en pouvez en nourrir. Nous pourrions peut-être... ». 

La mère poussa un « Oh! » de stupeur. Les deux grandes filles fixaient leur père, attendant une réponse de sa part. Les deux garçons, quant à eux, semblaient indifférents.

Le père réfléchit un instant, puis s’adressa à sa femme:

« C’est vrai que tu n’as plus de forces ni de lait pour la nourrir. Et, un nourrisson, on n’y est est pas encore tout à fait attachés. Elle n’a même pas eu de baptême ! Il faut reconnaître que ce sera bientôt une bouche à nourrir, et sans aucun avantage : c’est une fille, elle ne pourra jamais travailler aux champs. Et il faudra un jour la marier. »

Ma mère serrait fort la petite contre elle. Mais aussitôt, Madame Lefixe intervint: 

« Oh, non. Je ne suis pas si cruelle, Monsieur. Je ne voudrais pas séparer une si jeune enfant de sa mère! On se serait mal compris. Enfin, mon mari vous aura mal dit. Elle est trop jeune, cette petite. Et puis, nous préférerions... un garçon. »

Louis et Albert tressaillirent. Ils allèrent prendre la parole, tous deux en même temps, quand leur père les en empêcha d’un brusque signe de main. 

La proposition était honnête, après tout. Surtout lorsque l’on a faim. Sacrifier un fils au profit de toute une famille, cela valait la peine d’y réfléchir tout de même. Et puis, les Lefixe n’habitaient pas si loin. Ils pourraient le voir peut-être chaque dimanche, après tout. D’ailleurs, ce n’était pas d’un fils qu’ils voulaient, mais de deux bras pour travailler, sans doute. Et puis, l’enfant serait probablement bien nourri là-bas. C’était à négocier avec eux. 

Seulement, lequel de ses fils pourrait partir travailler chez les Lefixe? Le choix était difficile à faire. 

Louis était revêche et dur, sans amour ni grande intelligence, mais il était plus vieux, et bien plus fort que Albert. Il aidait à la ferme, et bientôt il faudrait labourer et semer. Il était plus résistant au travail, à la maladie, et coutait moins cher car il n’allait plus à l’école depuis longtemps. Y était-il déjà allé, d’ailleurs? Comment aurait-il pu se passer de Louis à la ferme? Impossible ! 

Seul Albert pouvait faire l’affaire. Cependant, sa mère en aurait plus de chagrin. Ce garçon doux, gentil, affectueux, attentionné envers sa mère et ses sœurs, et si dévoué....

Combien de fois, par ses ruses et ce qu’il savait, les avaient-ils sortis d’un mauvais pas, comme ce jour-là? 

Un choix était à faire. Albert, doté d’une santé fragile qui l’empêchait d’être efficace aux travaux de la ferme, serait peut-être bien soigné, chez les Lefixe? Il ne serait jamais instituteur comme il en rêvait, certes, mais après tout, il pouvait devenir le premier commis, dans une bonne maison, et être bien traité. Y avait-il meilleure place, pour un enfant si faible? 

Bien sûr, il faudrait alors trouver quelqu’un d’autre pour lire et écrire les courriers, ou bien ne pas marier trop tôt ses sœurs, seules qui savaient à peu près lire et  écrire à part lui. C’est ce qui l’embêtait aussi. Mais ils s’y feraient, sans doute. 

Le temps semblait s’être arrêté. Personne ne parlait. Tout le monde attendait la réponse du père. Il prit une grande inspiration, se gratta la tête machinalement, remis sa casquette pour se donner la contenance d’un chef de famille et parla: 

« Je vous aurais bien donné Louis, mais ce ne serait pas vous rendre service, Madame. C’est un enfant revêche et bête, qui n’écoute rien. Évidemment, il a de la force, mais il est trop têtu. Ce ne serait pas équitable de vous donner un garnement pareil. » 

Malade Lefixe regarda Albert d’un air satisfait. Elle souriait de bonheur. 

« C’est entendu, dit-elle. C’est cet enfant que je voulais! Nous partons avec. Le bœuf... c’est urgent, n’est-ce pas? Nous enverrons quelqu’un vous le livrer aussitôt que nous serons rentrés. Cochon qui s’en dédit! ». 

Albert avait d’abord baissé la tête. Il n’avait pourtant rien objecté. Il embrassa sa mère, les yeux embués. Et puis ses sœurs. Il n’eut aucun regard pour son père et son frère , et suivit le couple vers la sortie d’un air résigné. 

Passant la porte, il se retourna soudain  et voulut dire à son père quelque chose qui semblait important. Le père ne le laissa pas parler, et lui lança: « Non! File, mon garçon! Tu nous ferais trop de peine, à parler encore! ». Alors, il partit sans se retourner, après avoir levé les yeux au ciel. 

Après avoir tous pleuré, pas trop longtemps, ils reçurent le bœuf. Louis et son père, affamés, le tuèrent aussitôt. Ils avaient tous si faim! Alors, de la viande de bœuf! 

Ils réussirent à allumer un léger feu, non sans mal, avec des brindilles trempées, ce qui enfuma toute la maison et rendit l’air irrespirable. Cela importait peu: des grosses cotes de bœufs cuisaient. 

Ce soir-là, ils mangèrent plus qu’à leur faim. Sans trop penser à Albert. Après tout, il leur sauvait la mise encore une fois. Il était peut-être né pour les aider? 

Le lendemain matin, ils voulurent cuire à nouveau des tranches de bœuf pour le petit déjeuner. Mais la pluie redoublait, et le feu ne prit jamais. C’est donc crue qu’ils mangèrent leur viande, ce qui ne dérangea personne. 

Le reste du bœuf, il fallait le saler. Pour plus tard. Puisqu’on ne pouvait plus le cuire pour l’instant. 

Seulement, ils avaient oublié qu’ils n’avaient plus de sel depuis bien longtemps. Les voisins non plus. Personne n’en n’avait plus, et la famille n’avait pas le moindre sou pour s’en procurer. 

Il faudrait donc manger tout le boeuf. Et vite. Avant qu’il ne se gâte. 

Ainsi, le festin dura plusieurs jours. Jusqu’au vendredi. 

Et puis le reste de la carcasse commença à sentir le cadavre. 

Plus moyen d’en prendre une tranche au risque de se rendre malade. 

Pourtant, ni le père ni la mère n’avait le courage d’aller enterrer ou brûler cette charogne. Elle restait là, pendue dans la cabane, répandant son odeur fétide. 

Le samedi, ils eurent à nouveau faim. Et la pluie n’avait toujours pas cessé. 

Peu importait: probablement, Albert viendrait les voir le lendemain. « Même échangé contre un boeuf, un commis de ferme a le droit à son jour de congé », se rassura tour haut le père.

Le dimanche soir arriva. La faim les tenait tous à nouveau. Albert ne vint pas.

Marie, la plus âgée des filles, prit la parole avec précaution :

« P’pa ? Tu sais, Albert n’est pas commis de ferme. Je l’ai vu aller à l’école. En beau costume du dimanche. Et en voiture. Et pas à notre école: il allait à l’école privée, P’pa! ». 

Le père ne répondit pas, et s’assit à la table dans la même prostration que le lundi précédent. 

Par moments, il levait la tête vers les restes de viande décomposée, accrochés au mur: c’était tout ce qu’il leur restait d’Albert, à présent. Voilà ce que la faim peut faire faire, songeait-il. Ils avaient échangé Albert, le seul membre de cette famille capable de les sortir de là par les livres et le savoir, contre de la viande à présent avariée. 

Louis, avec son regard méchant et son sourire cruel, alla jeter ce qu’il restait de son frère dehors, dans les herbes hautes. 

La mère sanglotait. 

Ils comprirent tous qu’ils n’avaient pas envoyé Albert au travail. 

Que mangeraient-ils le lendemain ? Et les autres jours? Comment pourraient-ils s’en sortir, à présent qu’Albert ne les aiderait plus? 

Ils avaient échangé leur fils contre de la viande, et voilà qu’ils n’avaient plus ni l’un ni l’autre.  

Albert irait probablement au collège, et aiderait, avec son intelligence, les Lefixe à s’enrichir plus encore. Et un jour, il reprendrait le domaine. Mais eux? Ils n’avaient plus rien. Le premier lundi du mois à reviendrait vite, et, cette fois, c’est peut-être même leur propre fils qui les mettrait dehors.