(devoir du Goût

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J’avais seize ans, cet été là. Et j’avais perdu mon père dix mois auparavant. On dit « avoir perdu », ce qui est un euphémisme pour désigner l’irrémédiable et les vers qui mangent le corps en demi décomposition. 

Je vivais chez mes grands-parents, depuis. Toute une année scolaire que je n’avais plus de père. Celle de seconde. N’importe, je passais en première. 

Une de mes tantes, que je n’avais vue qu’une fois dans ma vie (elle était venue m’offrir des poupées Barbie à la mort de ma mère) avait entrepris de venir me chercher pour l’été. Elle vivait dans les Pyrénées Atlantiques, et je n’y étais jamais allée. Quoi de plus naturel, quand son frère cadet crève d’une cirrhose, que de venir chercher sa fille orpheline pour la prendre à la maison pour les vacances? Cela permet sans doute de se croire emplie d’une très grande générosité. 

Pour m’éviter l’ennui, elle prit ma cousine avec nous. Après tout, bien qu’encore en vie, son père n’en n’avait plus pour longtemps. Avec tout ce qu’il buvait, lui aussi! La prendre à la maison en vacances n’était qu’une anticipation, finalement. Le moment venu, elle aurait déjà fait sa part. 

Ah... on ne m’avait pas demandé mon avis. Premièrement, parce qu’on s’imagine aisément qu’une gamine de seize ans ne va pas refuser un mois de vacances entre les montagnes et l’océan. Et deuxièmement, parce que si j’avais protesté, j’exposais mes grands-parents maternels à des « ennuis », dans la mesure où une juge des « affaires familiales » avait accordé des « droits d’hébergement et de regard sur mon éducation » à ma famille paternelle. 

Et puis, la France puait la coupe du monde de football. Mes amis regardaient les matchs. C’était à gerber, cette effervescence et ce chahut autour d’un ballon. Je me sentais la seule à en avoir tout à fait rien à foutre. Autant de raisons pour partir, quoi. 

Ainsi, nous débarquâmes, ma cousine (d’un an plus jeune) et moi-même, chez de parfaits inconnus, que l’on devait appeler « Tonton » et « Tata ». Ils habitaient une très grande maison, dans un village près de Pau. Je me souviens avoir passé des heures au piano, bien que ne sachant pas en jouer. J’avais été fascinée par le fait de posséder un piano à queue dans son salon (de surcroît quand personne ne sait en jouer ou si peu). 

Leur fils aîné, mon « cousin », était une sorte de Tanguy de trente ans, professeur de maths de son état, mais toujours domicilié chez Papa et Maman. Ce qui fut un avantage : il ne travaillait pas l’été et s’était donné pour mission de nous conduire partout où nous le désirions. 

C’était pratique, d’avoir de l’argent, avais-je pensé. On peut inviter ses nièces, les emmener à Biarritz, en Espagne, à Lourdes, à Saint-Jean-de-Luz, et ainsi s’acheter une conscience, en quelque sorte. Et leur faire oublier qu’on n’a pas fait le moindre geste pour les sortir de là, quand elles en avaient eu le plus besoin. 

N’importe. Mieux vaut tard que jamais, devaient-ils penser. C’est hypocrite, mais pratique pour s’acheter une conscience. 

Là bas, comme ailleurs, je me sentais « en marge ». Tôt le matin, je prenais un vélo et j’allais lire en terrasse d’un café, dans la petite ville voisine. En prévision d’un après-midi de tourisme, j’avais besoin de ma dose de solitude. Le soir, je m’asseyais au piano, juste pour le toucher, bien souvent. Et la journée, je me baignais sur la côte basque, foutait un cierge à Lourdes, ou marchait en montagne, et me divertissais à peine de ces interminables sorties. Tout en feignant la gratitude et le bonheur d’être « en vacances ». Par politesse. 

Néanmoins, je gardais en tête cet avantage comme une consolation: la France avait gagné la coupe du monde, et j’étais très éloignée de toute l’agitation bête que cela engendrait. 

Du moins, je le croyais. Jusqu’à ce jour où on nous a réveillées de très bonne heure. La maison s’agitait, il régnait une fébrilité que je ne comprenais pas. On ne nous dit rien: c’était une « surprise ». 

Et quelle surprise ! Je me suis retrouvée sur le bord d’une route de montagne, tôt le matin, avec pique-nique, chaise pliante et parasol... à attendre. Des heures durant. Et puis les caravanes sont passées. Les gens se battaient presque pour attraper une casquette Groupama ou un paquet de pâtes Lustucru. C’était assez pitoyable, mais apparemment j’étais la seule à le penser. Tout le monde vivait cela comme une grande fête. La musique était violente, la chaleur étouffante, et l’attente assommante. 

Enfin, ils sont passés. Dans l’après-midi. Sous les applaudissements. Des centaines de vélos qui gravissaient le col du Soulor. Les types pédalaient, vêtus de t-shirts fluos détrempés de sueur, les joues rouges d’ascension sous une chaleur écrasante, et les bras et mollets noirs de plusieurs semaines de soleil. Des badauds les arrosaient au passage. Le spectacle a duré, en tout et pour tout et grâce aux retardataires, moins de vingt minutes, dans mes souvenirs. Et on avait attendu cinq heures pour ça! 

Le lendemain, ma tante fit venir le médecin pour moi. Ma peau était brûlée au deuxième degré. D’ailleurs, plus de vingt ans après, je garde encore ces marques brunes sur mes épaules, stigmates de la blessure psychologique que l’on m’a infligée ce jour-là. 

Pourtant, j’étais si heureuse, sous mes tulles gras et ma biafine! Si heureuse! Mes brûlures empêchèrent qu’on y retourne le lendemain, pour l’arrivée des coureurs à Pau. 

Nous quittâmes mon oncle et ma tante après un mois là-bas. Et je les remerciai très sincèrement. J’avais, durant ces vacances, réalisé et observé que la réussite sociale et le piano à queue dans le salon n’empêchaient nullement la connerie. Et j’étais désormais riche de cela.