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J’avais auparavant vu le film tiré de ce roman, « Les noces rebelles ». Que j’avais plutôt apprécié et depuis, je garder en tête  l’intention de lire le roman. Pour autant, je n’aime généralement pas lire un roman après avoir regardé l’adaptation cinéma. Cela interfère ma lecture, en quelque sorte. Mais le film avait quelque chose de si intéressant que j’ai voulu voir si le roman creusait l’idée. Les idées. 

Le roman débute par un soir de première d’une pièce de théâtre qui s’avère être un fiasco. April, jeune épouse américaine des années cinquante, abandonne ce soir là tout espoir d’une carrière de comédienne. 

Son mari Franck tente de la consoler en vain sur le chemin du retour, mais cette tentative se solde par une violente dispute, très assassine, ou chacun crache au visage de l’autre ses rancunes anciennes. 

Ce jeune couple avec deux enfants se débat dans son pavillon de banlieue, doté d’une fenêtre panoramique. Leurs relations sont en effet très complexes. 

Ils se considèrent supérieurs à leurs pairs et voisins, méprisant la bourgeoisie de banlieue qui ne s’intéresse à rien, qui ne réfléchit pas. Paradoxalement, leur vie est assez similaire à celles de tous les autres: un pavillon, deux enfants, Franck est employé de bureau, emploi qu’il juge idiot, qu’il a toujours détesté, qu’il considère comme une grande perte de temps. Une emploi alimentaire et sot, ne lui procurant aucun épanouissement en somme. 

Ainsi, ils vivent dans une sorte de fausseté, dans la mesure où ils ont la même vie que celle de tous ceux qu’ils méprisent. Franck et April ne s’aiment pas: ils luttent l’un contre l’autre, chacun des deux se débat à sa manière pour un semblant d’intégrité malgré les convenances du mariage. 

Afin de mettre fin à cette vie terne et monotone, l’esprit d’April s’allume un jour d’un grand projet: partir pour l’Europe, continent que Franck avait découvert durant la guerre, et dont il gardait un souvenir vif. April y travaillerait, laissant à Franck le temps de trouver enfin sa voie, de savoir ce qu’il aimerait vraiment faire pour s’accomplir. Il ne s’agit pas là d’abnégation : April éprouve une sorte de besoin d’admirer enfin son mari. 

Le projet les porte alors tout à fait, donnant un nouveau souffle à leur couple. Ils s’élèvent ensemble, se montrent l’un à l’autre leur supériorité commune sur les autres, qu’ils méprisent ensemble, heureux à la perspective de quitter cette vie absurde. Tout va pour le mieux, la perspective du départ pour l’Europe leur fait l’effet d’une grande libération, d’une cohérence : enfin un choix, une décision, un acte à leur hauteur! Ils valaient bien mieux qu’une vie entière passée dans leur maison de banlieue, la même que leurs voisins méprisables, et qu’une carrière à un poste minable. Eux, ils oserait! Ils quitteraient tout au nom de la grande liberté, de l’audace, de la grandeur. 

Si leurs amis et voisins ne comprennent pas leur décision, seul un fou, John, les approuve. 

April organise le voyage et est tout à fait décidée au départ, mais Franck, peu à peu, commence à douter. Premièrement parce que sa compagnie lui propose une promotion. Mais aussi parce qu’il a quelque mauvaise conscience à déraciner leurs enfants tout à fait. Sans doute a-t-il peur, également. 

On sent peu à peu le glissement de Franck. D’abord la légère angoisse à l’idée du départ, puis le doute qui s’immisce en son esprit. L’homme libre qui déteste son travail voit soudain une opportunité dans le fait d’y faire carrière avec une promotion, comme la certitude du confort, la promesse d’une vie certes morne mais respectable et commode. 

Et puis April tombe enceinte. Ne voulant pas renoncer à l’Europe, elle a dans l’idée de s’avorter, mais Franck y répugne. Ou bien il voit en sa grossesse l’opportunité de renoncer au projet qui le fait douter à présent, sans devoir se rétracter personnellement. S’engage alors une lutte entre eux deux, ou chacun représente une valeur contraire: une bataille entre la morale et la liberté, entre le conventionnel et l’audace. Une guerre psychologique et presque idéologique. Très intéressante et bien décrite et menée. Bientôt, Franck veut convaincre April que son envie de mettre un terme à sa grossesse est une sorte de tare, une faiblesse psychologique à soigner. L’aplomb, l’audace, l’affranchissement deviennent soudain autant de vices dont on doit guérir. Et qui doivent amener à consulter un psychiatre. 

Franck gagne la partie. April renonce à avorter et à l’Europe par la même occasion. Bientôt, il obtient son augmentation, et pense que le cours normal de leur vie va reprendre. Mais April ne peut s’y résoudre. 

 

Un personnage m’a particulièrement interpellée. Il s’agit de John, le fou. C’est le fils de leurs amis et voisins, hospitalisé dans un hôpital psychiatrique, qui en sort le dimanche et vient déjeuner avec ses parents chez Franck et April. Ce « fou » est intéressant, parce que, sans filtre dans ses discours, il dit des vérités dérangeantes. Et on se demande souvent s’il n’est pas finalement le seul sain d’esprit entouré d’aliénés, de gens qui construisent toute une vie sur des faussetés, comme des robots incapables de révolte ou même de s’interroger sur leur propre condition, qui n’ont finalement jamais fait le moindre choix courageux. John, au contraire, est libre, et se fiche bien d’avoir une maison ou une situation, se fiche des conventions, des apparences, d’une sécurité financière et de tout ce qui tient les gens dans leur vie pourtant dérisoire. John veut aller au fond des choses, pose des questions gênantes, aussi intéressantes que pertinentes. Il est perspicace, et met le doigt sur des questions embarrassantes pour Franck, comme le vide insupportable de leur vie. John est cynique mais tombe juste. Il met le couple devant leur propre vacuité et leurs lâchetés respectives. Par ailleurs, l’évolution de la manière dont Franck perçoit le fou est révélatrice de son propre état d’esprit, comme par effet miroir. Lorsque John approuve leur projet, Franck, galvanisé par cette perspective, fier de son choix, le trouve intelligent et sensé. Plus tard, lorsque Franck ne compte plus partir, il voit à nouveau John comme un malade mental, comme pour se conforter dans son choix d’avoir renoncé. 

J’ai aimé également les représentations de l’adultère. Qui, elles aussi, sonnent très juste. L’un et l’autre trompent sans l’avoir cherché vraiment, par des concours de circonstances plutôt, et sans fausse mauvaise conscience, sans tout ce tapage moral habituel. L’adultère est pour Franck une manière de s’assurer de sa puissance, de se donner de la vitalité. Et pour April, c’est plutôt un acte de dépit. Cette sexualité hors mariage est décrite de manière anecdotique presque, naturelle et j’ose même « saine », très loin d’une morale doucereuse et entendue. 

Le personnage d’April m’a plu également. April, qui s’est toujours sentie infiniment seule, qui a toujours eu l’espoir d’un ailleurs meilleur, est illusionnée et blasée à la fois. April, femme lucide, réalise soudain que toute sa vie n’est qu’une hypocrisie, un mensonge, une fausseté. Qu’elle s’est trompée de vie, trompée de mari, et s’est menti à elle-même des années durant,  en se persuadant qu’elle aimait. 

Franck, lui, est lâche. Je n’aime pas Franck. Et c’est peut-être parce qu’il me balance à la figure mes propres incohérences. Il aurait voulu être libre, audacieux, différent. Franck et son beau mépris pour ses voisins se vautrent pourtant dans le confort conventionnel. Il est finalement si conformiste qu’il travaille dans la même société que son père auparavant. Franck, sous des airs arrogants et fiers, est frileux et peureux. Malgré un dédain affiché pour les artifices et le convenu, il optera pour la continuité de sa vie ordinaire et fade, dans son pavillon et banlieue et dans son emploi minable. 

Globalement, le roman est très bien construit. Et bien écrit. Sans pathos. Chaque personnage est scrupuleusement décrit, et psychologiquement crédible. Ils ont tous une grande profondeur. C’est une sorte de drame psychologique, qui pousse à la réflexion sur ses propres choix, logiquement. Une belle découverte. Et c’est très intéressant, dans la mesure où il est très facile, avec un peu de recul, de s’identifier à ces deux personnages. On a beau, nous aussi, avoir de belles théories sur la liberté et un certain mépris pour une catégorie de gens conformistes et à la vie bien rangée mais dans tout en apparence, il s’avère... que notre vie ressemble pourtant à la leur en beaucoup de points: confort, sécurité de l’emploi, accès à la propriété, enfants sages, apparence de couple idéal... et c’est sans doute cette frilosité, cette peur de « perdre », qui nous pousse à protéger ces acquis aux dépens de toute audace, ou de plus grande ambition ou encore de belle liberté. L’époque et le pays n’y changent rien: c’est universel et intemporel. Et il est si rare de lire un roman contemporain qui permette une réflexion profonde sur des questions existentielles, qui permette enfin de mesurer sa propre petitesse, sa propre banalité en actes. Tout comme il est rare de trouver le mariage ainsi décrit, sans mièvreries ni sucreries habituelles et fausses. 

Cette lecture peut conduire à une réflexion, puis à une vraie révélation, si l’on accepte seulement de s’en imprégner rien qu’un peu, de se regarder avec un recul suffisant et sans complaisance sur sa propre existence. 

 

Extraits choisis: 

 

« Et dire que je ne désirais même pas un bébé! Pensait-il tout en creusant le sol. N’est-ce pas le plus extraordinaire de tout l’affaire? Pas plus qu’elle je ne désirais un bébé... Mais n’était-il pas vrai que dans sa vie, depuis ce moment-là, tout s’était déroulé sous la forme d’une suite de choses qu’il ne désirait nullement faire? Il avait pris un emploi désespérément ennuyeux pour prouver qu’il pouvait assumer des responsabilités autant que n’importe quel chargé de famille; il s’était installé dans un appartement coquet mais cher pour prouver qu’il croyait enfin dans les principes fondamentaux de l’ordre et de l’hygiène ; il avait eu un deuxième enfant pour prouver que le premier n’avait pas été une erreur; il avait acheté une maison à la campagne parce que c’était l’étape suivante normale et qu’il était capable de l’entreprendre. Prouver, prouver... » 

 

« Les Machin et les Chose, tous les idiots qui sont chaque jour mes compagnons de train. Il y en a des millions. C’est une maladie. Personne ne pense plus, ne sent plus, ne s’occupe plus de rien. Personne ne s’intéresse et ne croit à rien, en dehors de sa propre petite médiocrité confortable. »