Évidemment, j’ai regardé « la maladroite », téléfilm inspiré du roman du même nom, lui-même inspiré d’un fait divers sordide. J’ai suivi également avec intérêt le débat qui a suivi. 

Je ne dirai pas grand chose au sujet de ce téléfilm, si ce n’est que la réalisatrice a pris beaucoup de libertés, volontairement, par rapport au roman du même nom. De même que ce roman est seulement « inspiré » de l’affaire Marina. 

Je n’en dirai que cela. Ou presque. 

Je lis en ce moment, entre parenthèses, « Si c’est un homme » de Primo Levi. Et je n’en n’écrirai pas de critique. Les effets de style ne comptent pas, la langue importe peu. J’y lis une véracité, une authenticité, une précision, une efficacité, une description juste. Pas de l’art. 

Et c’est pareil pour ce téléfilm. 

Je ne vais ni résumer le film, ni retracer l’histoire entière de Marina, histoire sur laquelle je me suis beaucoup penchée à l’époque. Et pour cause. J’ai obtenu mon agrément d’assistante familiale entre sa disparition et le procès de ses parents, procès que j’ai suivi enceinte, de surcroît. Et c’était encore très frais lorsque j’ai été recrutée et que j’ai suivi ma formation. Ce fut un cas d’école, presque, pour nous, jeunes assistantes familiales. 

Je ne vais pas rejuger ce soir les parents. Inutile, ça. Leur responsabilité est directe, c’est une évidence. Et ils ont été jugés. 

Mais quelle aura été la responsabilité des différents services dans cette affaire? Les signaux d’alerte étaient là, pourtant, s’indigne-t-on. Comment peut-on, dans les années 2000, échapper aux signalements de l’école, aux enquêtes sociales, aux examens médicaux? Comment tout a pu à ce point dysfonctionner, et partout? Voilà la question que les gens se posent, à juste titre. C’est si opaque, la protection de l’enfance. 

Il s’est dit, durant le procès, que les défaillances des différents professionnels chargés de la protection des mineurs ont été particulièrement nombreuses et répétées. Est-ce vrai? Non, je ne le pense pas. Je m’explique. Les défaillances n’ont pas été « particulièrement » plus nombreuses que d’ordinaire. Et c’est ce qui peut faire le plus frémir, d’ailleurs. La seule différence est peut-être... que l’issue aura été fatale, cette fois. La seule différence. 

C’est pourquoi il serait  bien cruel de s’en prendre au médecin scolaire, aux enseignants, au médecin légiste, aux enquêteurs de police, à l’enquêtrice sociale, au procureur. En leur nom propre. Bien cruel, oui. Tout comme il serait injuste de pointer du doigt uniquement le département concerné. 

Non: c’est tout le système français de protection de l’enfance qui est défaillant. 

On ne peut pas imaginer que chaque professionnel, de manière individuelle, n’a pas fait correctement son travail. Le cadre et les procédures ont été respectés par chacun. Personne n’a commis de faute, de manière  individuelle. Peut-être certains ont manqué de clairvoyance, à la rigueur. Mais quand il y a tant de gens réunis autour d’une même affaire, le travail d’équipe et les enquêtes conjointes devraient permettre un équilibre, non? Et la découverte de l’éclatante vérité. 

Alors quoi? Alors, ce sont les procédures qui sont en cause. Évidemment. 

Un manque effarant de coordination entre les institutions, sous couvert de secret médical ou de secret d’instruction. Un manque incompréhensible de suivi des dossiers, d’une école à une autre, d’un médecin à un autre, d’un département à un autre, pourtant limitrophe. Ce qui en a découlé des enquêtes menées en parallèle, sans communication, sans échanges de données, et donc chacune de manière superficielle, puisque nul enquêteur ne disposait de tous les éléments, pourtant accablants mis bout à bout. 

Il y a aussi, et je veux bien l’entendre, la crainte de chacun d’agir trop rapidement, trop excessivement au moindre soupçon, de dénoncer des innocents avec tout ce qui en découle : briser une famille par un placement injustifié. Je comprends cette crainte, je la conçois, je l’ai d’ailleurs éprouvée moi aussi. L’enjeu, les conséquences sont si graves que ça rend frileux, que ça peut tout à fait paralyser, ou du moins faire longuement hésiter. Je sais cela. J’ai dû faire un signalement il y a quelques années. Croyez-le bien: la peur de se tromper est oppressante, paralysante. J’en ai fait l’expérience. Au moment de faire un signalement, on est tout à fait hésitant, tant les conséquences peuvent être très graves, que l’on renonce ou bien que l’on fasse son devoir. 

Mais là encore, ce sont les défaillances, dans le sens inverse, qui font craindre une erreur. Si l’on avait confiance en ce système, on signalerait sans crainte, pensant logiquement que des professionnels compétents sauraient tout à fait mener derrière une enquête sérieuse, appliquée et sans faille. Ainsi, jamais une famille ne serait accusée à tort, n’est-ce pas? Voilà: ce sont les dysfonctionnements connus qui rendent frileux les gens à signaler. Le risque de se tromper ne serait pas si grave si on savait les institutions aptes à évaluer formellement une situation. Seulement, ce n’est pas le cas. 

Le débat qui suivait le téléfilm tendait à déterminer si la mort de cette petite fille avait fait évoluer les choses. Avec, évidemment, des opposants au système avec, en face, des représentants, bien campés dans leurs discours rassurants. 

Quant à moi, je ne vous dirai pas s’il y a eu un avant et un après Marina, comme une rupture nette qui aurait remis tout à plat et mis le doigts sur chaque faille afin de les éradiquer. Je ne le vous dirai pas, parce que j’ai reçu un courrier il y a quelques jours, qui me rappelait mon devoir de réserve, justement en prévision de la diffusion de ce téléfilm.