J’ai souffert d’une effroyable lucidité dernièrement. Une révélation cruelle. Je me suis aperçue, ou plutôt je le savais mais je l’ai intériorisé tout à fait, qu’aucune relation que j’entretenais n’était  vouée à durer longtemps (du moins a durer un hypothétique « toujours ») non seulement, mais aussi qu’elles avait toute quelque chose de très superficiel. 

Tôt ou tard, l’inévitable déception se produit. Laquelle abîme ou détruit la relation, logiquement. J’écris « logiquement » car je ne conçois pas d’apprécier ou d’aimer quelqu’un pour « rien », je veux dire sans critères qui me sont propres et auxquels je donne de la valeur. L’éternel « elle est gentille » ne me satisfait pas, ou seulement pour des conversations légères et occasionnelles, qui, au mieux, peuvent me distraire quelques minutes. Les valeurs morales des gens (générosité, bonté, humilité) ne comptent en rien pour moi, me laissent froide et ne seront jamais des critères possibles de sélection.

Je peux être considérée comme exigeante, ou sélective. Certes. Parce tout à fait indifférente à ce qui est communément admis comme une qualité universelle, et à ce qui est conventionnellement aimable. Mais chacun est libre d’élire ses amis comme il l’entend. Il faudrait encore être jugée et devoir se justifier sur des choix aussi intimes? 

Par ailleurs, j’admets évidemment l’inverse:  que l’on me juge de manière objective et que l’on ne souhaite pas me fréquenter parce que je ne corresponds guère à ce que la personne recherche. Évidemment. C’est même très sain. Que chacun soit élitiste dans ses amitiés est à souhaiter.  Surtout pour mes amis! Autrement, ils m’auraient tout à fait choisie au hasard. D’ailleurs, je préfère être évitée ou détestée pour ce que je suis qu’aimée sans raison parce qu’une personne aime plus ou moins tout le monde. 

Ainsi, lorsque je fais une rencontre « intéressante », ce qui est rare, car il me suffit de quelques brefs échanges pour éliminer d’emblée nombre d’individus, et que l’intérêt semble réciproque, commence alors une sorte d’enquête, de test si l’on peut dire, afin de vérifier si mes premières positives impressions sont justifiées. Je vais tout d’abord rechercher une proximité, provoquer des conversations. Afin de vérifier, de m’assurer de ma clairvoyance. 

Et alors, c’est là que je faillis bien souvent. Je connais mes faiblesses : j’accorde des indulgences. Parce que je veux y croire, parce que je fais le choix bête de fermer les yeux sur ce qui ne me correspond pas en autrui. Du moins dans un premier temps. Aussi, je ne creuse que ce qui m’intéresse et occulte ce qui me déçoit d’emblée. 

Et je juge ce choix bête parce que, plus tard, j’en ai fait de nombreuses fois l’expérience, c’est précisément ce que j’ai volontairement éclipsé chez une personne au départ qui me fera tout à fait renoncer à elle. Il y a une grande incohérence là-dedans, j’en suis parfaitement consciente. Si je brisais net, et dès le départ, quand un trait de caractère ne me convient pas, cela m’éviterait non seulement une perte de temps mais surtout beaucoup de déconvenues. Je suis, au fond, plutôt sensible et chaque échec relationnel (quand il compte un temps soit peu) me laisse bien amère. 

Seulement, j’ai des scrupules à ne pas « aller plus loin » avec quelqu’un qui présente des caractéristiques que j’aime, même si j’en déteste d’autres. Je veux accorder à la personne la possibilité d’évoluer, de nuancer son propos, de le reformuler, de me prouver en actes que ses idées ne sont pas celles qu’elle annonce et toutes sortes de choses de cet ordre. 

Pour autant, il ne m’est encore jamais arrivé que quelqu’un me surprenne positivement alors que j’avais commencé à pointer du doigt des traits de caractère qui me rebutent généralement. Jamais!

Alors, pourquoi donc? 

Je perds mon temps. Je fais perdre le sien à l’intéressé. Pire: je commence à m’investir un peu dans une relation que je suppose vouée à la désillusion à plus ou moins long terme (qui dure parfois plusieurs années), ce qui me conduira tôt ou tard à un éloignement dans le meilleur des cas. Dans le pire des cas, il faudra tout à fait « rompre », parfois dans un grand fracas, et devoir donner de multiples explications vaines car elles resteront à jamais incomprises. 

C’est là mon grand tort, et ce sur quoi je dois m’améliorer. Ne plus élire sur un ou deux traits de mes fondamentaux, et juger la personne dans son ensemble dès le départ. Voire creuser très profond dès le début afin de ne pas m’illusionner. Pouvoir briser là bien avant toute forme d’attachement ou de complicité. Seulement, je redoute (autre faiblesse) l’éventualité de ne plus élire personne, au fond. Voilà là mon insuffisance : la peur du grand vide, la peur de ne plus jamais estimer ni admirer personne ou presque. 

Ce serait renoncer à l’un de mes besoins quasi primaires. Et, en même temps, je ne comble ce besoin que par des leurres, plus ou moins. 

Mais j’avance, j’évolue, je m’élève. C’est déjà un grand pas d’être parvenue, dans un grand moment d’objectivité sur moi-même, à ces conclusions peu flatteuses. Un premier pas. Vers la recherche d’un certain absolu en amitié, au risque de ne plus me faire d’amis du tout. Tant pis, je choisis l’intégrité, pour moi-même. Sans pour autant renoncer aux rapports superficiels que tout le monde entretient. Mais quant à l’amitié pure, l’accès à l’intimité sincère, je serai de plus en plus intraitable, quitte à devenir tout à fait inaccessible. C’est ça ou je me perds moi-même. 

Quant à mes amis de toujours, j’entends par là les amis d’enfance ou de très longue date, voici bien longtemps qu’ils sont tout à fait devenus des électrons qui gravitent autour de moi sans ne plus jamais me toucher ou m’atteindre. J’entretiens ces liens affectés par une sorte d’attachement d’habitude. Ils me divertissent d’anecdotes et de plaisanteries à l’occasion, mais ils n’ont pas accès à mon intimité, tout comme je ne préfère pas me mêler de la leur, de peur d’y trouver tout ce que je réprouve. Lâcheté, sans doute. J’avoue tout. C’est une sorte de confort de se laisser entourer de gens qui sont notre décor familier depuis longtemps. 

Et quant aux anciens amis intimes élus un jour et remisés par déception, ils sont peu nombreux. Je garde pour eux une tendresse molle mêlée de pitié sans doute. Une politesse et une petite gratitude pour ce qu’ils m’ont apporté jadis. Je n’éprouve pas de colère ni de dépit quant à notre éloignement, et c’est mauvais signe en général: c’est que leur personne ne m’inspire rien d’autre à présent qu’une certaine indifférence, au fond. Ils deviennent en général eux aussi des éléments en orbite, que je fréquente en loin par convention ou générosité mais qui, plus jamais, ne peuvent m’approcher en fond ou me toucher.