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Je me souviens parfaitement du jour où j’ai choisi Arthur. J’étais encore une enfant. Et bien sotte, probablement. Je faisais voler mon cerf-volant sur la colline qui dominait notre village, et Arthur et Simon me regardaient. Nous nous amusions ainsi souvent tous les trois. 

Notre village était petit. Tout le monde se connaissait. Les distractions étaient limitées. Mais cela nous convenait très bien: nous ne connaissions pas autre chose. 

Je savais que les deux garçons m’aimaient bien. Plus que bien. Même très jeune, une fille sait repérer ces signes qui ne trompent pas. Je me disais souvent, pour jouer, que, plus tard, j’épouserais sûrement l’un des deux. Cependant, avant ce jour, je ne savais pas sur lequel mon choix  se porterait. Ils étaient si différents.

 Arthur était, des deux, le plus entreprenant et le plus fort physiquement. Il avait des audaces, déjà. À plusieurs reprises, il avait évoqué, pour rire, notre vie future: il nous construirait une belle maison, et nous aurions deux enfants. Il travaillerait dur pour que notre famille ne manque de rien. Et ses plans rassurants semblaient arrêtés et déterminés. Tandis que Simon, lui, m’aimait de loin. Il paraissait me vouer un amour respectueux, comme un sentiment d’attachement inavoué, et sans « preuves » possibles. 

Arthur était un garçon hardi, craint, et pragmatique, tandis que Simon était effacé et rêveur. 

Quand je demandais à Simon comment il se voyait plus tard, ses réponses me vexaient un peu: il n’avait de projets que pour lui. Il serait écrivain, ou bien philosophe. Déjà, il écrivait des poèmes, qu’il me lisait et que j’écoutais par simple complaisance. Son attachement pour moi était conceptuel, comme un sentiment « sans but ». Jamais il n’avait tenté de me convaincre en me promettant une vie heureuse, un foyer prospère. Jamais il n’avait donné la moindre preuve d’une fiabilité quelconque. Pour autant, c’était lui, mon préféré. C’était un garçon à la sensibilité touchante, et dont, déjà, je percevais l’intelligence aiguë. De plus, il m’intriguait tandis que Arthur était simple et transparent. Cependant, il me décevait de son manque de « concret » et d’aplomb. Son amour pour moi me semblait trop lointain, trop théorique, et purement abstrait. 

Ce jour-là, le fil de mon cerf-volant s’est rompu. Et j’en avais les larmes aux yeux, à l’idée de devoir arrêter ce jeu que j’aimais tant. Tandis que Simon, rêveur et trop songeur, n’y put rien, Arthur prit les choses en main. Il savait faire. Et, sous nos deux regards admiratifs, il sortit une ficelle et un canif de sa poche, et raccommoda mon jouet. Qu’il me tendit avec un air satisfait. 

Le jeu reprit. Mais je sus, à cet instant précis où il me tendit mon cerf-volant réparé, que c’était lui que j’épouserais. N’importe son intelligence trop « pratique », n’importe ses manières rustres et son peu de finesse : il saurait toujours m’apporter ce dont une femme avait besoin, c’est à dire la sécurité, le confort, et un foyer respectable. Il travaillerait dur pour cela. Il l’avait promis. 

Qu’est-ce qu’un poète sans désir de protection peut-il apporter à une femme? Aussi tendre, sensé et raffiné soit-il ? 

Mon choix était arrêté. Et jamais je ne le remis en question. 

Oh, je ne peux pas dire que Arthur fut un mauvais mari, ça non! Il a toujours travaillé pour nous, a effectivement construit notre maison, a élevé nos enfants et m’a toujours procuré un confort agréable. 

Pourtant... la nuit, quand la maison dort, ce sont les livres de Simon que je lis en douce. Et c’est lui que j’admire secrètement, lui encore qui me guide et m’élève. Et je ne cesse de me demander amèrement quelle aurait été ma vie... si j’avais fait le bon choix.