J’ai en ce moment demandé à mon application de musique de me faire écouter des chansons de Michel Berger en voiture. J’aime Michel Berger. Il fait partie de ceux dont j’admire les textes. 

 Je conduisais donc, lorsque, aléatoirement, je l’ai réécoutée. « La groupie du pianiste ». D’une oreille neuve, il me semble. Comme si je ne l’avais jamais vraiment entendue auparavant. Il m’a semblé que mes écoutes précédentes n’avaient été que superficielles et distraites. Aujourd’hui, sans doute parce que mon esprit ne se concentrait sur rien de précis -disons sur aucune pensée organisée- je me suis tout à fait focalisée sur ce texte, étrangement.

J’y ai vu la jeune fille candide, adoratrice du pianiste au point de s’oublier, engluée dans un rapport de fascination si fort et d’une abnégation qui m’a parue, pour la première fois, insensée.

Mon esprit s’est tout à fait égaré dans ces paroles pourtant simples. N’est-ce pas aussi le but d’un texte, que de se faire le commencement d’une réflexion ? J’ai trouvé le texte soudain profond, empli de sens et j’ai pu le prêter à une interprétation nouvelle qui m’a éblouie brusquement. Comme une révélation. 

Et j’ai imaginé soudain une femme, n’importe laquelle, qui rencontre enfin le génie de son art de prédilection. 

Et surtout, surtout! Son bel avenir, qu’elle a alors à gâcher à rester à son contact, à s’imprégner de lui, à se savoir à la droite de Dieu. Quelle place plus valorisante pour elle? Qu’est-ce qui vaudrait plus que cela à ses yeux? 

Avant, j’avais de la tendresse pour la groupie du pianiste. Elle était l’admiratrice absolue. Et ce don de soi, j’y trouvais quelque chose d’élevé et de très noble. 

Comme lorsque Anais Nin étouffe d’amour dans l’ombre de Miller: que c’était beau, cette abnégation subjuguée ! N’est-ce pas la place d’une femme, que de se camper dans une position d’admiratrice de l’inégalable? Et de surtout, surtout garder cette place confortable d’individus perpétuellement inférieur? 

Comme j’avais tort alors! Quelle insulte faite à l’art, et même à l’artiste, que cette admiration molle! Je le réalise à présent. 

Moi qui suis fan, moi qui ait été admiratrice passive longtemps, je le reconnais: j’avais tort! 

La groupie du pianiste passe sa vie à attendre. Et cette attente subjuguée, que je trouvais si belle, est tout à fait vaine. À qui et à quoi sert-elle au juste, sinon à des chimères de rêveries puériles ? Sinon à uns stagnation de sa propre personne ? Sinon à adorer sottement, à la façon des croyants religieux? 

Peut-être sert-elle un peu à l’artiste, à la rigueur. Comme Anaïs Nin faisait en sorte d’épargner à Miller toute contrainte matérielle susceptible de l’éloigner de se création. Mais comme elle s’oubliait, en ce don! Comme elle a fait de sa propre existence « pas grand chose ». Pourquoi favoriser un autre que soi, aussi admirable soit-il ? 

Elle a tort, la groupie du pianiste. Tout comme Anais Nin a eu tort un peu (n’ayant pas tant sacrifié qu’on peut le croire, d’une certaine manière) en privilégiant Miller.

L’admiration, l’amour, devraient surtout être des moteurs. De la progression de soi. Regarder, avec des yeux brillants et ébahis, sans ne rien faire d’autre, est tout à fait futile et rejoint l’idée d’une vie par procuration, d’un talent par procuration. 

Je suis pour l’amour. Je suis pour l’admiration. Mais qu’ils me portent! Que la personne aimée et admirée devienne un but à atteindre ! Ce que je juge supérieurement grand, je me dois de me le rendre accessible, ou du moins de faire l’effort de tenter d’y accéder. Voilà comment on admire juste et bien. Voilà comme on est un individu ! 

Si la groupie du pianiste avait travaillé avec acharnement afin de le rejoindre au sommet de son art de prédilection, plutôt que de l’attendre amoureusement en bas... c’est elle-même , à la fin, qu’elle aurait fièrement admirée ! 

Seulement, il est bien plus simple, sans doute, d’éprouver une admiration engourdie. C’est si facile et confortable, de vénérer paresseusement sans se donner les moyens d’essayer ne serait-ce que de « tendre vers ». Et avec cette excuse facile, qui consiste à se dire qu’on estime ne jamais pouvoir rejoindre l’objet de fascination. Si facile... 

Cela n’engage à rien pour soi, au juste, l’admiration béate. La groupie du pianiste est sotte. N’importe si son idole est inégalable, le fait d’essayer de le rejoindre l’aurait au moins élevée elle. Et ainsi, elle aurait rendu son amour... utile.