J’ai découvert ce roman sur Wattpad, et je l’ai lu pour la première fois, en vacances, au cours de l’été 2018. J’ai d’ailleurs lu plusieurs chapitres sur la plage. Vraiment. Comme un livre de plage! J’ai su tout de suite que j’étais en train de lire quelque chose de tout à fait grand, qui me marquerait pour longtemps. J’ai écrit à un ami, tout naturellement : « Je suis subjuguée d’écriture! ». Et puis, je l’ai relu partiellement durant les mois d’hiver, au gré des scènes qui m’avaient laissé un souvenir marquant. Toujours sur Wattpad. 

« La fortune des Norsmith » a enfin été édité, en deux tomes, en septembre dernier. Je l’ai acheté en version papier. Et j’ai attendu cette lecture plus confortable -parce que l’on peut annoter- pour en écrire une critique. J’ai fait le choix de rédiger une critique pour chacun des deux tomes. En écrire une globale -pour tout le roman- aurait été soit trop long soit un peu expédié. 

Je vais tenter de ne pas totalement dévoiler toute l’intrigue, parce que Henry War serait fâché, peut-être, que je résume tout à fait le roman et gâche ainsi le suspens. Pour autant, il me semble que l’histoire en elle-même (les faits bruts) n’aurait absolument pas la même valeur ni la même saveur si elle avait été écrite d’une autre manière. Évidemment, elle est élaborée, bien construite et plausible, mais ce qui fait la force de ce roman est ailleurs, selon moi. 

Ce premier tome commence par une promenade en barque, sur un lac, en Ecosse. Le couple Norsmith et leurs deux fils, Paul et Victor, déjà adultes, font une simple partie de pêche. Cela sonne un peu comme un roman de Maupassant : une ballade en famille, et cette composition familiale qui m’a évoqué, dès la première lecture, « Pierre et Jean ». Seulement, Paul, l’aîné des deux fils, rêve de s’accomplir en tant qu’homme. Mais il est retenu par des chaînes qui lui deviennent insupportables: son père est riche, mais, lui, n’a pourtant pas d’argent à lui. Alors lui vient une idée qui ne le lâchera plus, comme une obsession : tuer son père. 

Dès lors, l’altérité entre les deux frères, pourtant attachés l’un à l’autre, ne fera que s’accroître, chacun représentant une idéologie, presque. Soudain, tout opposera deux frères qui s’aimaient avant. Victor est le bien, au sens convenu du terme. Il est tendre, attaché à sa terre natale. Il s’émeut de nature, s’épanche de larmes, se sent amoureux. Il voudrait être un héros, mais un héros intègre et droit, épris de justice. Ou un artiste, laborieux et sensible. Tandis que Paul est l’immoralité, l’audace, la liberté absolue et la grande puissance. Leurs deux vies entrelacées, réunies sous un même toit, et même... interdépendantes, sont pourtant si divergentes qu’il semble que plus jamais rien ne pourra à nouveau les réunir, qu’un mur infranchissable s’est bâti entre eux deux, empêchant toute forme de compréhension mutuelle à jamais. Et Victor, ce pauvre Victor, est torturé de tous les vices de son frère. Paul agit, et c’est Victor qui en souffre. 

Selon moi, ce premier tome (je demanderais bien, au passage, une explication sur le titre choisi) est surtout le récit d’un gouffre qui soudain, sépare deux frères. 

Néanmoins, le personnage de Walter, le père, n’est pas inintéressant. Le père devine, non seulement. Mais il ne fait rien pour empêcher ce qu’il a anticipé. Pour autant, ce n’est pas une résignation molle. C’est un acte. Une résistance, un accomplissement. Le père est résolu. Sa vie aura été une paresse inactive, un bonheur oisif. Et il le regrette. Aussi, sa mort changera quelque chose à cela: elle sera une action éclatante. Et son long discours est impressionnant, empli d’une grande lucidité et d’une détermination finale. 

Les premiers moments d’une relation sentimentale sont aussi particulièrement bien décrits. Le doute, l’attente, l’espoir déçu, la pensée amoureuse sonnent juste. Les tourments d’un homme épris sont dépeints avec netteté et finesse. Et tout y est profond. 

L’écriture est plus que soignée. C’est propre, très propre. On sent à la lecture le travail énorme, les nombreuses relectures, le choix du mot juste, la recherche de l’excellence. Le style est impeccable. Très 19eme siècle. C’est tout ce que j’aime. Chaque page, chaque phrase est comme polie, briquée avec effort et de manière quasi irréprochable. Rien n’est laissé au hasard. 

J’aime particulièrement le personnage de Paul. Qui est fascinant. Paul est déterminé et froid. Ni sa conscience, ni des règles morales ne lui dictent sa conduite. Paul est libéré de toute entrave, et grisé de force, et d’un fort instinct de domination. Paul aime l’idée de donner la mort. Il n’y répugne pas, tout du moins. Rien ne l’empêche. J’aime moins Victor. Il a pu m’attendrir souvent, mais il est lâche. 

Les descriptions de lieux, d’atmosphère, sont précises, détaillées, incroyablement justes. Je garde en mémoire un paragraphe sur la pluie notamment, particulièrement significatif. Le bruit de l’averse est décrit avec une minutie tout à fait remarquable. Les descriptions du manoir, de la nature, du ciel, sont étonnants d’originalités pourtant justes. Jamais un même lieu n’est décrit de la même manière. Henry War a le goût de l’exactitude et des nuances précises.  

Les sentiments des personnages, les émotions, les tiraillements mentaux et pensées obsessionnelles sont également incroyablement bien rendues. Plusieurs scènes pourtant immobiles sont  décrites de manière rigoureuse et lente. Avec force détails et de manière méticuleuse. Je songe par exemple à Paul, seul dans le noir, pris dans les affres d’une angoisse vague et profonde et à la description rigoureuse de son malaise intérieur. 

J’ai relevé aussi un débat fameux et vif , entre père et fils, au sujet de la peine de mort. Réaliste et construit, très bien argumenté des deux côtés. 

Alors, évidemment, c’est un roman pour les puristes. Il est réservé probablement à un nombre plutôt restreint de lecteurs. Premièrement parce qu’il est très long, et surtout parce que la langue et le style rappellent les romans dits classiques: de la littérature, en quelque sorte! Si vous ne lisez que du facile, si vous lisez uniquement pour vous divertir, si le style ne vous est d’aucune importance, si vous n’avez pas le goût du mot juste: ce roman n’est pas pour vous. 

Pour moi, qui ne cherche qu’à admirer autant un style qu’une intrigue plausible et élaborée, c’est un chef-d’œuvre. Et je maintiens, après troisième lecture, que je reste subjuguée d’écriture. 

Je rédigerai une autre note pour le Tome 2. 

 

Extraits choisis:

 

« Paul découvrait l’enivrante jubilation de présager l’avenir. Jamais il n’avait été si auteur qu’en ce moment où il faisait de son rêve une réalité qu’il se racontait à lui-même. Enfin, il tenait une passion qu’il développait: il aurait dû l’écrire, il serait devenu quelqu’un dans la littérature, on l’aurait admiré pour cela. Mais il ne devina pas ce génie des histoires qui s’échappa pour rien: il avait en lui le principe de son succès, mais il ne le reconnut point. Détenant une bonne intrigue, il voulut en faire un plan: gâchis du monde positif ! Combien de grands hommes qu’on ne devinera jamais, chez qui l’art métaphysique fut étouffé par la petitesse des ambitions personnelles! Hommes manqués, fantômes d’eux-mêmes, spectres de ce qu’ils auraient pu être: ah! S’ils avaient  une fois deviné qui ils étaient! » 

 

«  Combien s’étaient succédé au sein de ces maisons dans l’oubli du reste des hommes? Et combien d’inconnus, anonymes à jamais, sans gloire, gâchis d’actions héroïques, n’ayant rien donné, êtres avortés, vains, ridicules, insensés, méprisables peut-être ? Et que lui, Victor, n’eut même jamais entendu parler de ces gens, que leurs noms lui demeurassent un mystère au point qu’il ne se les représentât qu’ainsi que des points noirs dans une cour pavée, c’était la preuve que leur renommée ne portait pas loin. On pouvait donc vivre une existence entière, ne plus exister le lendemain, et dans cet intervalle d’avoir rien fait pour mériter d’être reconnu, pour être respecté, admiré, célébré, pour se révéler digne au moins d’une identité parmi les hommes, n’avoir point tendu à la grandeur, ne point s’être exprimé sur sa valeur et sur ses choix, et n’avoir jamais, par égard pour la fortune ni pour l’opportunité de la naissance, tâché vraiment d’être au monde! Toute une vie n’être qu’un arbrisseau dont on laisse pourrir les fruits dans les branches! Voilà ce qui le dégoûtait. Une colère inexorable s’empara de lui à la pensée des excuses que tous se réservaient d’ordinaire et qui ne valaient rien: car il fallait beaucoup de raisons lâches et de prétextes vides pour justifier un tel anéantissement, mais aucune de ces excuses ne le trouvait incapable de la renverser d’un seul revers de main, d’une simple pichenette, s’il l’eut voulu. »

 

À suivre (ordre non défini): 

 

« La fortune des Norsmith /2- L’hymne des géants », Henry War 

« L’œuvre », Zola

« Laïcité et religion », Michel Onfray

« Bouvard et Pécuchet », Flaubert

« Nietzsche », Stefan Zweig

« Journal intégral », Julien Green 

« Éloge du doute », Patrick Davido

« L’Heritage », Patrick Davido