(devoir de vacances du Goût)

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C’est un jour sans pluie ni vent, sans froid ni canicule. C’est donc un jour où je peux marcher. Enfin, marcher! Faire trois pas dans la ruelle pavée, déambuler laborieusement, prenant bien garde à éviter le caniveau qui me déséquilibrerait, soutenu par ma canne. Je ne m’éloigne pas de plus de trois pas de ma porte d’entrée, ce qui fait que je ne quitte jamais cette ruelle où, malheureusement, quasiment personne ne passe. 

Je pourrais renoncer à cet exercice quotidien qui m’entretient, si l’on peut dire. Seulement, je suis tant accoutumé à adhérer sans retenue à ce qui est bon pour ma santé qu’il est bien trop tard, à présent, pour corriger mes manies d’obéissance. 

Toute ma vie, j’aurais ainsi prévenu les dangers pour mon corps, en me donnant de l’exercice physique, en mangeant sainement et en évitant soigneusement tout ce qui aurait pu mettre en péril ma santé. 

Et j’étais fier! Comme j’en étais fier! Quel air arrogant j’arborais quand il était question d’hygiène de vie. Quel mépris j’avais pour ces idiots inconscients qui ne songeaient guère à prolonger leur propre existence.

Ils semblaient ignorer les cancers, le cholestérol, les problèmes de cœur, les infarctus et tout ce qui les tuerait, les un après les autres! Quels idiots! 

N’étaient-ils pas irresponsables, d’avoir si peu cure de prolonger leur existence ? Comment pouvaient-ils se laisser aller à ce point? Ils prenaient tous les risques. 

Ah! comme je les considérais tous avec dédain, les fumeurs, les alcooliques, les sédentaires, les amateurs de bonne chère. Tous ! Ils allaient en crever quand moi, je leur survivrais fièrement, grâce à mon tempérament discipliné. 

J’avais raison. Mes fonctions vitale ne sont-elles pas toujours intactes? 

Mais voilà qu’à présent je vois la vie grouiller depuis ma fenêtre seulement. Matin et soir, j’observe les hommes s’agiter dans la rue sans ne plus jamais y participer. Moi, je ne sors faire trois pas dans ma ruelle qu’aux heures calmes. Et uniquement les jours de beau temps. 

J’aurais préservé ma vie, certes. Je ne souffre de rien. J’ai le cœur d’un jeune homme, comme l’affirme mon cardiologue. 

Cependant, à quoi aura servi mon acharnement, cette avidité à la conservation de mon corps? À quoi donc? 

Sinon à regarder, assis derrière une fenêtre, cette vie qui grouille et à laquelle je ne participe plus depuis des années. Sinon à mesurer comme je suis à présent une charge pour mes enfants et la société, incapable d’apporter ma part à quoique ce soit. Je ne vis que pour ces trois pas quotidiens sur les pavés, aidé de ma cane. Et on me torche le cul! 

Finalement, mes sacrifices n’auront servi qu’à retarder l’échéance. Je crèverai comme tout le monde, si je ne suis pas déjà mort. 

Je suis encore en vie, certes. Si l’on peut appeler ça une vie. 

Mais c’est avant que j’aurais dû vivre!