Dans la nuit du 27 au 28 octobre 2017, tandis que Jonathan Daval butait sa femme Alexia et calcinait son corps dans la forêt, j’étais tranquillement chez moi, entourée de mon mari et de mes enfants. Nous venions d’allumer les radiateurs pour la première fois de la saison. Il faisait bon à la maison. Nous étions heureux. Et, sans doute, j’ai dormi paisiblement cette nuit-là. Au matin du 28 octobre, Daval s’est rendu sur son lieu de travail tandis que moi aussi je travaillais. Il était souriant. Et probablement que je l’étais aussi. Vers midi, j’ai déjeuné tandis qu’il feignait de rechercher activement sa compagne. Deux jours plus tard, son corps était retrouvé quand moi j’achetais du maquillage et des bonbons pour Halloween. D’après l’autopsie, il apparait qu'Alexia Daval a été frappée et étranglée à mains nues. Et voilà comment le corps froids d’une jeune femme gisait sur une table d’autopsie alors qu’au même moment, j’accompagnais mes enfants qui sonnaient aux portes dans les rues de mon village pour récolter des bonbons. 

Est-ce que tout ce récit a un quelconque intérêt pour moi et pour vous ? Non, évidemment pas. C’est pourtant ainsi qu’est construit l’incipit de l’Adversaire. J’ai uniquement changé le fait divers, voilà tout. 

Carrere a choisit l’affaire Romand, lui. Et encore, l’a-t-il choisie ou s’est-elle imposée à lui ? Car il se trouve justement que le multiple meurtre ait eu lieu précisément alors qu’il terminait un livre. Heureux hasard. 

Je songe soudain que si je voulais écrire un roman qui se vende (pas un bon, un qui se vende !), il faudrait que j’aille (un peu) plus loin que de recopier des faits livrés par n’importe quel journaliste et que de me contenter de les mettre en parallèle avec ma vie paisible et bien saine. Alors comment faire ? C’est là que Carrere a eu une idée. 

Il va donc écrire à l’assassin en prison. Et tenter d’amorcer une correspondance. Et même assister à son procès, interroger ses proches, se rendre sur les lieux où Romand a vécu. C’est de l’extraordinaire, après tout. Du sensationnel pour les amateurs de voyeurisme et d’histoires sordides. Il veut tout savoir. Du moins le maximum. Alors il retrace tout la vie de Romand, depuis l’enfance. 

Mais cela ressemble encore à un travail journalistique et il doit s’en démarquer. Autrement, il suffira aux gens de lire les journaux ou de regarder un reportage plutôt que d’acheter son livre. Quoi faire, donc ? Peut-être retranscrire des échanges épistolaires entre lui et l’assassin ? Ça ne mange pas de pain, ça noircit de la page et ça assouvit pas mal la curiosité un peu malsaine d’un lecteur en quête de ce genre de trucs. 

Et tenir une sorte de journal aussi, peut-être ? Oui, c’est original. Il va, en parallèle, réfléchir à ce qui l’attire dans cette histoire, tenter de comprendre le pourquoi de son roman. C’est qu’au départ, il ignore ce qui l’a amené à vouloir écrire sur cette affaire. Il en a eu « envie », voilà tout. Il a commencé sans savoir pourquoi il le faisait ni où il voulait en venir. Singulier, non ? 

Monsieur Carrere, j’ai votre réponse, et elle est très simple. Écrire sur une affaire fut une facilité pour vous par contraste avec le fait d’élaborer votre propre scénario. Si vous vouliez écrire sur la mythomanie poussée à son paroxysme et jusqu’à l’inévitable drame, une bonne fiction, bien menée, ne me semble pas irréalisable, surtout pour un écrivain. 

J’admets cependant que l’affaire aurait pu constituer un très bon support à une belle et fine analyse psychologique. Cependant, on piétine, on ressasse les faits, on retrace le parcours chronologique, mais on n’ose pas le subtil examen mental du meurtrier. On ne s’y risque pas, parce qu’on a peur de se tromper. On est très prudent, mesuré, précautionneux quant à d’éventuelles hypothèses psychologiques poussées. 

J’aurais préféré, moi,  une sorte d’enquête approfondie de la personnalité de Romand, j’attendais que Carrere choisisse une voie, qu’il prétende savoir, qu’il entre dans la tête de l’assassin, qu’il offre à son lecteur une théorie solide. Même s’il s’était tout à fait trompé, mais si la dissection psychologique avait sonné faux, cela aurait été au moins un début d’engagement, de conviction, d’audace. Malheureusement, il n’en n’est rien. C est plat. C’est de la description. À la fin du livre, la psychologie de Romand demeure un mystère insondable. Un livre pour rien, en somme. Du vide. 

Reste l’introspection, malheureusement timide et superficielle. Là encore, il aurait pu creuser en lui, mener très loin le parallèle entre un l’homme ordinaire qu’il est et le mythomane assassin. Non, il est prudent, frileux, tant que c’est au lecteur de se bâtir sa propre réflexion. Tant que j’ai mentalement refait le livre, réécrit de tête chaque passage. 

Je ne parlerai même pas du titre. À la fois trompeur en ce qu’il peut donner à tort une impression de profondeur, et facile en ce qu’il permet de non-expliquer le comportement de Romand. 

Mais il y a pire encore. Non content de cette aubaine de facilité, Carrere a, à partir de ce premier succès (!), « inventé » un genre littéraire à part : le récit de fait-divers ! Dans lequel il s’est vautré à jamais pour définitivement ne plus revenir à la fiction. Il s’y est spécialisé, en somme. En expert du rien. 

Il restait néanmoins une dernière chance à Carrere. S’il n’a pas inventé les faits, s’il n’a pas été capable de profondeur pour les revisiter, il aurait pu mettre le paquet sur la forme. Là encore, aucun talent. Un style plat, banal, commun. Une écriture fade. Aucune tournure inventive, aucune envolée admirable. 

Rien du tout. Ni fond ni forme. Ni même une intrigue bien imaginée, puisqu’elle lui fut livrée sur un plateau. Du vide vendu à des milliers d’exemplaires, adapté au cinéma et même au théâtre. Mais du vide qui rapporte un paquet de pognon.