Julien, étudiant,  réussit, pour s’assurer les faveurs d’une jeune fille, à entrer illégalement dans les entrepôts de la ville de Paris afin d’avoir accès aux cadenas anciennement placés sur le pont des arts et promis à la destruction par la mairie. Si le cadenas qu’il est venu chercher est pour Agathe, une jeune fille qui vient d’être quittée et dont il espère une reconnaissance, Julien en choisit dix pour leur originalité et se donne pour mission d’en retrouver les propriétaires pour les leur rendre. Il les prend donc en photo et les poste sur un réseau social. De partage en partage, il retrouve les propriétaires des cadenas. D’abord un couple d’amoureux percherons à qui il va rendre le deuxième cadenas, puis une alsacienne, des vendéens... Il voyage, en France principalement, afin de remettre les cadenas en main propre, avec sa meilleure amie Marine, mais aussi jusqu’à Liverpool. Il crée ainsi des « amitiés » avec des gens emplis de gratitude. Mais ce n’est pas tout : l’histoire des cadenas permet à un père et sa fille de se retrouver, à un groupe de rock de se reformer, et même à Julien et Marine de trouver l’amour. Et on atteint une sorte d’apothéose quand, mi-décembre, il cherche les propriétaires d’un cadenas daté du 19 décembre et qu’il parvient effectivement à les retrouver et le leur apporter précisément un 19 décembre… le jour de leur mariage ! Auquel il est invité, bien sûr. 

 Plusieurs invraisemblances, facilités ou négligences s’invitent dans ce récit. Julien et Marine sont étudiants mais jamais ils n’étudient. Pas même un seul cours n’est mentionné ni le moindre travail personnel. Une seule fois, Julien fait quelque chose « à la sortie des cours », mais c’est tout. Tout occupés qu’ils sont à rechercher les propriétaires des cadenas, ils n’en sont même plus étudiants du tout. De même, Le personnage principal a assez d’argent pour voyager en Angleterre pour un week-end, puis dans le Perche, puis à Caen, puis en Vendée. Ces voyages répétés, ces mails échangés, cette recherche active, rien n’affecte ni son compte en banque ni ses études. Surprenant. Par ailleurs, je me

figure mal comment des échanges entre étudiants de 2015 qui utilisent les réseaux sociaux peuvent se limiter aux mails et aux coups de téléphone. Jamais un SMS n’est évoqué. Même l’adolescent de quatorze ans échange par mails et s’exprime comme un adulte, utilisant des expressions telles que « piquer la curiosité ». Il aurait été judicieux à mon avis de définir un style épistolaire différent pour chaque personnage. Là, c’est un peu trop lisse à mon avis. Comment une enseignante, un collégien, des étudiants peuvent-ils tous s’exprimer dans le même registre de langue ou à peu près ? Évidemment, il y a un essai en ce sens : l’anglaise commet quelques erreurs de genre, mais c’est assez anecdotique, fort peu marqué. 

De plus, les propriétaire des cadenas sont tous français, étrangement. Sauf une anglaise mais qui a épousé … un français. Étonnant quand on sait comme Paris est visité par autant de touristes étrangers. Quelle est la probabilité pour que, sur dix cadenas accrochés sur le pont des arts, ils appartiennent tous à des français ? Et d’ailleurs, quelle est la probabilité pour tout simplement en retrouver les dix propriétaires à l’aide d’un réseau social ? 

Les facilités d’écriture sont par ailleurs plutôt décevantes. Le roman est construit en grande partie sur des échanges de mails, datés et livrés dans l’ordre chronologique. Je n’ai rien contre le roman épistolaire, même lorsqu’il s’agit de mails. Je garde un assez bon souvenir de « Quand souffle le vent du Nord » de Daniel Glattauer, construit entièrement sur ce mode. Seulement, là, les mails restent prosaïques, pour ne pas dire insipides. Ils sont parfois entrecoupés de courts récits, mais toujours très factuels, peu profonds et succincts. Ce manque de profondeur évident est dommage : c’est comme si les personnages étaient dénués d’intériorité ou tout comme. D’ailleurs, ils ne sont que « bons », que gentils. Julien, qui tombe amoureux, semble n’éprouver aucun désir sexuel par exemple. Les échanges de mails qu’il peut avoir avec la jeune fille qu’il convoite n’ont pas cette volonté de séduction qu’ils devraient avoir, tout comme tout rapprochement physique, sensuel, est évincé, pas même habilement suggéré. Une fois, on apprend qu’il a dormi chez elle, point. Ainsi, les rencontres qui auraient été fort intéressantes, le lecteur n’en prend connaissance qu’après coup et par échanges de mail, avec des mentions du genre : « je te remercie d’être venue jusqu’ici hier ». Cela me parait, même si le roman est construit en grand partie de cette façon, une sorte de facilité, pour ne pas dire de lâcheté. L’auteur évite ainsi de décrire une scène décisive, d’expliciter les sentiments et comportements singuliers d’une première rencontre, la gêne, les émois, le désir tourmenté ou assouvi. 

Quelques points positifs cependant, qui auraient mérité à mon avis un approfondissement. Julien refuse de voir la photo de Célia, avec qui il communique par mails en des conversations qui ressemblent fort à des prémisses amoureuses. Il a raison d’instinct de vouloir d’abord mieux la connaître, de profiter de leurs échanges avant de mettre un visage sur elle. L’idée de connaître quelqu’un par l’écrit avant de le rencontrer et de l’aimer sans n’avoir jamais vu son visage, mais pour ce qu’il est foncièrement, me plaît assez. C’est peut-être même l’unique manière d’aimer quelqu’un pour ce qu’il est, et au-delà d’apparences flatteuses qui sont surtout du vide. C’était une bonne idée, qui aurait pu être un pas vers la hauteur … s’ils s’étaient échangés quelques profondeurs ! 

Ces échanges, rendus émouvants en ce qu’ils rappellent évidemment des souvenirs à tout lecteur qui a entretenu une amitié ou une amitié amoureuse virtuelle, ne le sont que parce que le lecteur se souvient de ces émotions particulières et intimes. C’est à peine s’il est question de tout ce qui fait le charme de ce type d’échanges, comme l’attente des messages, l’écriture frénétique, le petit pincement au cœur quand le nom de la personne attendue s’affiche dans les mails non lus, l’impatience, l’inquiétude quand aucune réponse n’arrive. C’est survolé quand ça aurait mérité des développements. 

Reste le vouvoiement entre eux, qui a ce charme désuet des individus élégants. La crainte de la première rencontre, celle notamment de décevoir l’autre est, elle, bien évoquée. Dommage que le contenu des mails soit un peu trop conventionnel, trop propre, trop … « tout public ». 

Concernant la forme, les changements de polices d’écriture quand on passe du mail au récit, puis aux messages postés sur le réseau social,  importunent assez. Et c’est écrit si gros ! Je n’entends pas ce choix des éditions Ella. Le livre pourrait contenir 200 pages si la police d’écriture était de taille plus « normale ». Si j’ai souvent vu le contraire, qui se comprend plus aisément d’ailleurs, par l’idée de gagner de la place, j’ai du mal à saisir comment on peut vouloir donner l’impression d’un gros livre. Pour justifier le prix peut-être ? 

J’ignore si le livre a « marché » mais je présume que oui. Et si je me trompe et qu’il est resté confidentiel, c’est sans doute pour des raisons de communication ou de promotion. Ce roman a un gros avantage : il est tout ce qu’un lecteur actuel demande. Il se lit facilement, et vite, et surtout ne nécessite aucun effort, aucune réflexion. Il suffit de se laisser aller, passivement dévoré par plein de bons sentiments, par des personnages bien propres, gentillets, heureux, qui même dans l’adversité ont quelque chose d’attendrissant. C’est une sorte de romance facile, en ce qu’elle se termine bien, et pour les deux protagonistes. Tout ce qui plaît, en somme.