Ne pas savoir
Ne pas savoir l’évidence. Ne jamais avoir osé demander. Faut sacrément avoir un problème, non ? Parfois, on imagine des choses bien pires, ou juste différentes, de la réalité. Les enfants ont une imagination débordante. J’aimerai vous racontez, mais vous ne me croirez pas…ou alors, une seule moitié de votre esprit y croira…L’autre restera sceptique, incrédule. Mais… si vous me connaissez, ne serait-ce qu’un tout petit peu, vous saurez que je ne mentirais pas sur de tels sujets. Ne gardez que votre œil crédule, celui qui goberait les plus folles histoires (on en a tous deux !) et fermez le méfiant, l’incrédule, celui qui vous fait douter. Ou alors, ne lisez pas !
Ce jour là, c’était le grand jour. Il y avait eu des dizaines de répétitions, d’entraînement, d’exercices, mais ce jour là, c’était le jour fatidique. Comment c’est arrivé ? Pourquoi celui-là et pas un autre ? Une date choisie à l’avance ? Un matin qui semblait comme les autres et ou on se dit « c’est aujourd’hui ».
Comment ? Les répétitions, les fois « pour de faux », je les savais. Pas toujours les mêmes. Pas toujours à la même heure, ni avec les mêmes instruments… mais à force je les ai, avant l’age, tous connus. A dix ans je savais comment on mourrait…. pour de faux !
Ce jour là, pas de répétition, mais la grand cérémonie. Attendue ? Je pense ! Espérée, jouée cent fois, fantasmée ? Comme un spectacle ? Un rendez-vous intime ? Des retrouvailles ? Je ne saurai jamais. Une libération ? Certes…
Ce grand jour se déroulait comme les autres pour moi. Je n’ai rien vu venir. Comment aurais-je pu ? Etait-ce mon devoir ? Etait-ce à ma portée ? Moi qui croyait que ce serait toujours pour de faux ! J’ai joué. J’ai ri. J’ai goûté. Ce n’est qu’en fin d’après midi que j’ai réalisé que ce n’était pas une manœuvre… mais la guerre, la vraie ! On est rentrés. La maison était pourtant paisible, calme, sereine, tranquille. Il n’y avait aucun résidu de fête qui aurait pu avoir eu lieu en mon absence. La maison était celle de tous les jours, à une exception prés. Je m’en suis vite rendue compte, alors on m’a éclairée. On m’a avertie comme on averti, sans doute, une enfants. Des mots choisis, des mots flous, des mots bienséants et bienveillants, convenus, sélectionnés. Des mots pour épargner les enfants. Des mots qui m’ont laissée de marbre. Aucune réaction. Rien !
Les jours ont passé, les mois, aussi. J’y ai pensé et repensé. J’ai grandi. J’ai grandi, et on a oublié de me traduire ces mots pour enfants. On a omis l’essentiel. Ces mots là, dix mille fois répétés intérieurement, je ne les comprenais plus. Il m’en fallait de nouveaux, plus adaptés. Il m’en fallait de plus précis, de plus nets, de plus proches de la réalité. On a voulu m’épargner. On a souhaité me protéger. Et puis, les années ont passé, et ils ont cru que ces mots attendus, je les avais volés, chopés au vol, trouvés par moi-même, ou qu’on me les avait déjà donnés. C’était une évidence pour tout le monde probablement, que je savais. C’était un tabou d’en parler crûment et sans gants. Je n’en veux à personne, évidemment… Comment quelqu’un aurait pu une seule seconde s’imaginer que ça avait pu m’échapper ? Impossible ! Ça fait seize ans, et je ne sais toujours pas. Ça ne me hante pas au quotidien, mais je ne sais toujours pas.
J’ai réfléchi au pourquoi, je me suis tout imaginée. J’ai creusé. J’ai tendu l’oreille partout. Je n’ai jamais demandé. A qui ? Je pourrais poser la question à cent personnes. Toutes connaissent la réponse espérée ! Pourquoi ne pas le faire ? Incrédulité ! Comment croire qu’après toutes ces années la principale intéressée (ou presque) ne sache pas ça ! Comment croire qu’elle ne simule pas ? Qui croirait une chose pareille possible ? On me prendrait pour une cinglée ! Et pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi pas il y a cinq ans ? Pourquoi pas le jour même ? Je passerai même pour un monstre… qui n’en a eu que faire pendant toutes ces années, et qui aujourd’hui, d’un coup d’un seul, veut savoir ça pour satisfaire sa curiosité… Je pourrais consulter des archives, peut-être ? Interroger le personnel ? Qui croirait que je ne sais vraiment pas ? Ça c’est au mieux ! Au pire, je réveille des démons anciens. Je passe pour celle qui s’évertue à déclencher les larmes et les souvenirs chagrins. Pourquoi vouloir savoir ça ? Voyeurisme malsain. On ne doit pas remonter à la surface ce genre d’épaves sordides. Dans quel but ?
On a oublié, volontairement ou pas, de me le dire. On a omis les détails pour m’épargner, pour m’empêcher d’y penser, de me passer la scène d'horreur dans la tête. On ne raconte pas ça aux enfants, de peur que ça les hante! Ça n’empêche pas l’esprit de spéculer ! Au contraire ! Tout le monde le sait, sauf moi, et ils ne savent même pas que je ne le sais pas ! J’ai mille fois pensé aux raisons.
J’ai dés la première seconde su ce qu’il s’était passé. Je ne sais pas le détail, la précision, les gestes, les outils employés. Et les options sont multiples ! Je me perds en possibilités. Je voudrais savoir, et je n’ai jamais osé le demander. Et plus le temps passe, et moins je le pourrais… Ça ne me bouffe pas la vie, mais ça grignote un peu mon bonheur. Mais chaque fois que j’ai songé à demander (Que dis-je? que j'ai eu un besoin pressant de savoir!) , les mots n’ont pas voulu sortir…
Oh, je n'ai pas peur de savoir la crue réalité, non! J'ai peur de la demander!