Hier
Hier, j’étais malade. Pas de chance, surtout quand on doit rouler quatre heures durant. Non, je n’ai pas trop bu. Je pense qu’il me manquait un nombre incalculable d’heures de sommeil. Accumulation de fatigue, voilà la cause principale, il me semble. Enfin bon…
Votre bloggeuse, malade ou très fatiguée, ou les deux, procède toujours de la même manière pour se préserver. Elle s’abrite à l’intérieur d’elle même.
Très lasse, je me mets en retrait par rapport au monde extérieur. J’entre dans un mutisme volontaire pour sauvegarder mes dernières bribes de forces. Je me tais. Je ne pense même pas. Je n’écoute personne. Je n’ai plus de mari, plus d’enfants, plus de pensées, plus de voix. Juste des bras et des jambes pour accomplir machinalement, et par à-coup d’efforts qui me semblent surhumains, les tâches vitales.
C’est rare. Ça n’arrive qu’une fois ou deux par an, mais quand ça arrive, c’est un cataclysme qui s’abat sur la maison.
C’est arrivé hier après midi. Une chance, nous avions quatre heures de route. Chance, car je n’ai pas eu besoin de prendre soin des enfants. La voiture les a bercés, et moi j’ai eu tout le loisir d’être épuisée. Manu a vu, dés le départ. Je n’ai pas eu besoin de faire un effort pour lui exprimer ma plus-que-fatigue. Il a conduit. Je n’ai pas lu. Je n’ai pas réussi à m’endormir. J’ai passé quatre heure enlisée dans mon harassement et dans mon silence profond.
C’est banal. Ça arrive. Une telle non-aventure ne mérite pas un billet. Exact. Je ne viens en aucun cas me plaindre. Je viens dire que quelque chose a changé. Lui et moi, nous avons changé.
Je me souviens de mes fatigues d’avant. Je ne sais plus les dates, ni les circonstances, mais je me rappelle très bien des faits. Réticente à toute communication, je restais de marbre, comme hier, pour ne pas gâcher mon énergie vacillante. Comme hier, la moindre parole me demandais un effort, que j’étais incapable de fournir.
Chéri, me croyant pensive, ou préoccupée, ou fâchée, insistait à me faire parler. Il me racontait tout et n’importe quoi pour voir un sourire s’afficher sur mon visage, pour que je lui réponde, pour se rassurer…Je répondais au début, évasivement, ne pensant qu’à me replier sur ma lassitude. Je répondais, ou non, et quand je ne répondais pas, il insistait.
Au fur et à mesure, mes réponses devenaient inaudibles, ou agressives, ou carrément absentes. Il s’obstinait, me faisant répéter, me demandant une réponse, ou une autre plus aimable. Vidée, je finissais par lui demander de se taire, et de ne plus me parler du tout. Il était vexé, et le silence, que je voulais reposant, devenait vite imbuvable et tendu pour tous les deux.
Nous avons changé. Notre relation a changé. Maintenant, Manu sait. Il lit cet état sur mon visage, ou à mon attitude …Ses réactions ont changé. Il me fortifie, ne me posant pas de questions, s’occupant de répondre aux enfants, choisissant de ne pas me demander notre chemin, préférant lui aussi éviter les paroles inutiles. Hier après midi, il ne m’a communiqué que l’essentiel. Et encore ! A aucun moment, il n’a attendu de réponse de ma part. Il lançait une phrase d’un ton bienveillant, et j’esquissais un semblant de sourire pour toute réponse. Ça lui suffisait.
Il a fait l’effort de me laisser tranquille dans mon mutisme. En échange, je m’imposais un sourire en réponse. Toute la route ainsi.
Nous sommes rentrées, et j’ai repris quelques forces. Il m’a laissé, tout au long de la route, l’occasion d’en reprendre, par son attitude.
Nous sommes deux lignes droites, parallèles en apparence. Nous sommes deux lignes droites, qui semblent être séparées par autant de distance année après année. C’est faux ! Prenons une règle, de temps en temps, et prenons la peine de mesurer l’espace qui nous sépare. C’est invisible à l’œil nu, mais certains instruments nous permettent de vérifier que l’écart se réduit. Nous sommes de fausses parallèles. Les preuves sont irréfutables. Nous avançons tous les deux, conjointement, à l’unisson, et pratiquement parallèlement. Mais, chaque fois qu’on a la possibilité de comparer, on réalise que de plus en plus, nous nous rapprochons. Dommage, ça ne se mesure pas avec une simple règle, précisément, exactement. C’est bête, on aurait su si la réduction de l’écart était proportionnelle au temps. Dommage, on aurait su si les deux lignes allait converger, se chevaucher et ne plus faire qu’une de notre vivant.