Je l’ai vue
C’était un matin, je crois. De bonne heure. Ou alors un soir. Plutôt tard. Ou bien, c’était un dimanche matin, en milieu de matinée, après avoir dérobé quelques heures à ma vie pour les offrir à mon sommeil.
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Je ne sais plus quand c’était, et finalement, ça n’a que peu d’importance. Ce qui est sûr, c’est que j’étais fatiguée. Oh, oui, j’étais fatiguée.
Est-ce qu’un enfant avait été malade ? Et-ce que j’avais veillé tard la veille ? Le journée passée avait-elle été éprouvante ? Plus que les autres ? Peut-être avais-je la migraine ?
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Je me souviens très bien ou je l’ai vue. Elle m’est apparue dans la salle de bain. Je ne saurai jamais si j’ai été victime d’une hallucination ou bien si elle était là, plantée en face de moi, à me regarder.
Elle semblait si réelle…Elle me scrutait. Elle me dévisageait.
Quand j’y repense, j’en tremble. J’ai comme une lame froide
qui me transperce le dos.
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J’étais épuisée. Est-ce que j’allais m’habiller ? Me brosser les dents ? Me déshabiller ? Me passer de l’eau sur le visage ?
J’étais éreintée. Il me semble que les enfants étaient
couchés, et que mon mari était au salon. J’étais seule dans la salle de bain, à
l’abris de tous les regards.
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Mes yeux me brûlaient un peu . Peut-être que j’avais pleuré ? Ils se fermaient malgré ma résistance. Ma tête était lourde.
J’ai fait tomber un truc. Ma brosse à dent ? Un peigne ? Un gant ? Le savon ? Et j’ai pesté contre ma maladresse. Un rien m’irritait, ce jour là.
Je me suis baissée lentement pour le ramasser, puis me suis redressée en pensant que je ne devais pas être belle à voir. J’ai voulu vérifier.
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Et je l’ai vue.
Elle était là, devant moi, à m’observer. Elle me fixait sans relâche, sans baisser les yeux. Je l’ai reconnue tout de suite : ses traits tirés, son teint pâle, les poches sous ses yeux, son visage rond, mais si inexpressif, l’abattement perceptible dans son regard, ses lèvres mornes, son extrême fatigue apparente…
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Oh, oui , c’était elle ! ça ne faisait aucun doute dans ma tête. Quand j’ai réalisé qu’elle était là, plantée devant moi, j’ai tremblé.
Ça m’a glacé le sang. Pourtant, je n’ai pas pris la fuite.
J’ai voulu avoir le courage de la regarder en face. Enfin j’avais cette
occasion !
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Je n’ai pas osé lui parler. Je savais comme ça pouvait l’exaspérer parfois… Je ne voulais pas la faire fuir.
Je l’ai observée, avec une drôle de fascination mêlée à une
peur compréhensible. J’ai vu ses yeux vides de sens, vides d’amour, vides de
vie. J’ai longtemps regardé ses lèvres blêmes de n’avoir plus embrassé
personne. Je n’ai éprouvé envers elle que de la pitié, me semble-t-il.
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J’ai tenté de lui sourire, pour l’apaiser un peu et la
mettre à l’aise. En échange elle m’a rendu un sourire timide et forcé, mais un
sourire tout de même. Ça m’a fait du bien de la voir sourire. J’ai failli en
pleurer d’émotion.
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Heureuse, et ragaillardie par son petit geste envers moi -aussi anodin fut-il- je lui ai adressé un large et franc sourire.
Est-ce que je lui ai fait peur ? L’ai-je froissée, avec mon sourire insolent ?
A la minute même ou je lui ai sourit sincèrement, elle s’est volatilisée, me laissant seule face à moi-même.
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Je n’en ai parlé à personne. Surtout pas à mon mari.
Il ne m’aurait pas crue. Comment croire que c’est dans un état de fatigue extrême que cette femme souriante et à l’œil brillant qui pose sur les photos jaunies m’est apparue ?
Il ne sait pas. Il ne la connaît qu’au travers de quelques
photos anciennes.
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Depuis, elle ne s’est jamais plus manifestée aussi franchement que cette fois là. Et depuis, je joue à me faire cette petite frayeur furtive.
Je m’efforce à la faire resurgir.
Je me positionne, bien droite, devant le miroir de la salle de bain. Je garde mon visage bien fermé. Je plisse un peu les yeux comme si j’étais fatiguée. Je garde ma bouche bien hermétique. Je m’évertue à ce que mon visage n’exprime rien du tout.
Souvent, c’est vain. Je ne vois que mon reflet, dans ce foutu miroir.
Parfois, je crois l’apercevoir un dixième de seconde et puis, non, elle repart aussi vite qu’elle est venue malgré ma concentration.
Quelques rares fois, quand la fatigue est vraiment là, elle me rend une petite visite clandestine.
Et coïncidence ou non, c’est quand j’ai pleuré qu’elle
m’apparaît le plus nettement.
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Oh, elle n’apparaît plus aussi infiniment et parfaitement
que la première fois. Elle ne me montre souvent que son regard froid, ou son
front froncé. Toujours est-il que c’est indéniable. C’est bien elle à chaque
fois, je le crains.
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C’est que, je m’approche de plus en plus de l’âge qu’elle aura toujours.
Ça me fout la frousse. Je me crois si différente…Je cultive cette différence du mieux que je le peux, même.
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Pourtant, ça ne fait aucun doute. Parfois, je la vois dans mon miroir. Et ça me laisse une drôle d’impression…
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