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Val ...
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5 mars 2019

La mare au Diable

Je garde en mémoire une très grande exaltation d’enfance. Ce souvenir très précis me fait encore frissonner de bonheur aujourd’hui. 

Lorsqu’il avait gelé depuis des jours, la surface de la mare, située au fond du pré d’en face, se muait en un miroir brillant. Et alors, cette mare dure devenait l’objet de toutes mes tentations. Elle paraissait un roc indestructible, bloc de glace solide et robuste. Et terrain de jeu infini et sûr. 

La mare m’appelait. Je me sentais attirée à elle comme par une invitation suprême. Un désir violent de m’y confronter. 

Seulement, les mises en gardes étaient nombreuses: la mare est un danger. La mare emporte, glace, noie. La mare tue. Le danger y est trop grand. La glace peut se rompre, trahir. Et alors c’est le drame. Et n’importe comment, la glace enrhume. « N’y va jamais, Valerie. Jamais! ». 

Les sages ont toujours peur. Ils sont frileux. Les grands froids les effraient. Les frileux ne vivent pas, ne connaissent pas l’intensité des glaces brûlantes et des jeux dangereux. 

En me couchant, la veille d’une escapade, j’envisageais mille plans. Trouver un prétexte plausible pour sortir. Me refaire le canevas de mon discours, m’entraîner à ne pas hésiter, à sembler crédible et naturelle. Ne pas éveiller le moindre soupçon. 

Lorsque le projet était bien ficelé mentalement, je mettais du temps à m’endormir. Soulagée de ces contraintes concrètes, je trépignais d’impatience. La perspective délicieuse approchait. Je souhaitais que le matin arrive au plus vite. Si pressée de connaître à nouveau ces instants d’ivresse. 

Le jour se levait enfin. Je m’habillais en fonction. Du pratique. Mais pas trop, afin de ne pas éveiller les soupçons. Je prétextais une balade, un bonhomme de neige, aller nourrir les ânes non loin, comme prévu la veille depuis mon lit. N’importe, je trouvais toujours. C’était si simple. 

Je quittais la maison en dissimulant au mieux mon euphorie intérieure. Ça y était. C’était parti. Ça allait enfin commencer. 

Le trajet à pieds n’était guère long. Pourtant assez pour ressentir des émotions intenses. Cette exquise appréhension, avec cette pleine conscience de me diriger vers un interdit, mais un interdit si ensorcelant que rien ne m’aurait fait rebrousser chemin. 

Et puis enfin, arriver, regarder longuement cette mare dure, à l’abris des regards, semblant si solide, me tendant les bras. En trembler de joie mêlée d’inquiétude. 

M’approcher. La fouler au préalable à tâtons, et aux bords seulement. Vouloir la mesurer d’abord. L’apprivoiser. S’assurer de sa solidité, de ma sécurité. 

Et puis prendre confiance. Entreprendre des trajets de plus en plus loin de la rive, m’approchant du milieu. 

La glace résistait. Je me sentais invincible alors. Forte, puissante, audacieuse.

La danse commençait tout à fait. En long, en large, à grandes glissades. Mes mains étaient gelées. Mes joues très rouges. Le froid enivrant me paralysait et me grisait en même temps. Mes essoufflements étaient sains. Que je me sentais vivante alors! Extase pure. 

Et puis, rappelée à l’ordre par l’horaire, et à peu près rassasiée de glissades dangereuses, je me décidais à quitter la mare. 

Je me recoiffais en chemin. Je profitais de cette solitude du retour pour sourire à ma guise de mes aplombs, pour m’auto-satisfaire de mon hardiesse. J’avais dominé le monde! Et personne ne pourrait m’ôter cela. 

Je rentrais à la maison un brin penaude. J’étais trempée. Je craignais aussi qu’une odeur de vase ne me trahisse un peu. J’inventais parfois une chute dans la neige pour me changer. Ou je prétextais un grand coup de froid pour aller me doucher. 

Et, les soirs de glissades, dans mon lit, avant de dormir, je me repassais le film du nirvâna passé. Avec délice. Et je m’endormais en espérant de tout mon cœur que le lendemain, ou un autre jour proche, la glace serait toujours là, toujours aussi dure et fiable, et qu’à nouveau je pourrais m’y échapper. Et m’y envoler.

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Commentaires
B
Avec ton autorisation expresse, je vais reprendre le titre de ce billet chez moi, teneur du billet que je ne connais pas, à l'instant...<br /> <br /> <br /> <br /> Bleck
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B
Ah ce plaisir fou et puissant de braver l'interdit !<br /> <br /> <br /> <br /> (surtout se l'autoriser adulte)<br /> <br /> <br /> <br /> Bleck
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C
Un texte intéressant, Val, très bien écrit je trouve, et très évocateur de ces moments qu'on devine importants pour toi.<br /> <br /> Bises,<br /> <br /> Clelia.
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B
Mais le " peut-etre" attenue le "trop" dans le sens que je voyais intrepide un peu dangereux, mais mon intention était positive. Les mots, ont de ces nuances parfois alambiquees. Merci de l'observation, elle est à sa place et je la respecte comme j'ai beaucoup de respect pour toi, aussi.<br /> <br /> Bien à toi , chère amie
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B
@ Val: Voici la définition d'entrepide que j'ai trouvé sur internet: <br /> <br /> "Qui ne tremble pas, qui demeure ferme devant le danger. Synon. brave, courageux, hardi.Déjà M. de Saint-Amans, précédé d'un ..."<br /> <br /> Elle est quand même élogieuse chère Val
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