Le rêve d’Icare (2)
(Pour Philippe)
Icare ne s’était pas écrasé. Il était resté à planer seul, très haut. Toujours agile, fier, vif, libre, affranchi, épanoui. Il semblait à présent inaccessible aux autres. Si haut...
Quand à ses pairs, restés en bas, il ne formaient plus une masse unique mais s’étaient dispersés. Ou plutôt, ils s’étaient divisés et n’étaient plus tous du même avis à son sujet.
La majorité le regardait toujours d’en bas, ahurie et dans l’incompréhension totale : (Pourquoi vouloir voler? Dans quel but? Est-il fou? Se croit-il meilleur que nous à présent ? Et si oui, de quel droit? N’est-on pas faits pour demeurer toujours en bas?).
D’autres le jalousaient. Ils auraient eux aussi aimé voler, finalement, sans l’avouer. Seulement, ils n’avaient ni l’envie ni le courage de créer la machine. Et ils se seraient sentis humiliés de devoir demander de l’aide à Icare. Plutôt rester en bas et le haïr. Plutôt refouler ce fantasme en le traitant d’arrogant!
Enfin, une minorité l’admirait. Et cette minorité se savait capable, peut-être autant que lui, de voler aussi. N’étaient-ils pas faits du même bois? Seulement, ils n’avaient pas eu cette obstination de longue haleine. Ils ne savaient par où commencer. Ils avaient besoin d’être guidés. D’apprendre. De comprendre. Leur esprit était ouvert. Il suffirait de si peu pour le rejoindre...
Et justement, Icare commençait à se sentir un peu seul, là-haut. L’Aigle ne le fascinait plus. Parce qu’il était devenu Aigle. Qui admirer à présent? Que faire de ce savoir prodigieux sinon voler seul éternellement et sans autre but que de garder de l’altitude? Bien seul...
Et c’est ainsi que lui vint cette idée: guider ceux qui souhaitaient l’être. Leur montrer le chemin. Leur donner, non pas sa machine, mais les moyens de trouver en eux les ressources pour en construire une.
Icare n’était pas altruiste. Il ne l’avait jamais été. Sa raison était ailleurs.
Il guida donc cette poignée d’hommes assez audacieux pour l’imiter.
Et ils volèrent eux aussi. Un peu plus bas que lui, peut-être. Un peu moins lestement peut-être. Mais ils volèrent.
Et le rêve d’Icare n’était pas de continuer à toujours voler au dessus d’eux, ni mieux. Le rêve d’Icare était qu’un jour, un homme, un seul au moins, construise une machine plus évoluée que la sienne, et qu’il le surplombe d’altitude.
Car enfin, il aurait à nouveau quelqu’un à admirer... et à rejoindre dans les hauteurs.
(Ça te va?)