La fin
Elle avait tout donné, pourtant. Trop donné? Mal donné? Peut-être.
Elle avait tout donné, sauf la moindre larme. Elle n’avait pas su pleurer.
Elle avait pourtant imaginé la rupture des dizaines de fois. Cela lui avait procuré des épanchements douloureux, des angoisses horribles. Comme une foudre de chagrin détruisant tout.
Mais non. La rupture était consommée, elle était blindée. Béton-armée. À peine humaine.
Elle avait raconté l’histoire à ses amies d’une manière si froide qu’elle semblait leur raconter une aventure qui serait arrivée à une parfaite inconnue, tant elle était détachée dans son récit. Elles ne furent pas si surprises. N’avait-elle pas la réputation d’être plus ou moins dénuée d’empathie, de sentiments, de compassion? Au moins, elle était cohérente, puisqu’elle n’éprouvait pas plus ces sentiments pour elle-même que pour une autre.
Elle était égoïste. Et dure. Certes, oui. D’une certaine manière, du moins.
Elle considérait simplement que la personne qu’elle se devait de protéger le plus, c’était elle-même.
Pourquoi pleurer sur des choses contre lesquelles on ne peut rien?
Elle avait trop fait ça par le passé. Elle ne savait plus.
Quand bien même elle en aurait eu envie ou besoin, son corps s’y refusait tout à fait. Rien n’est grave, le chagrin n’était qu’une sorte de fantaisie.
Cependant, la rupture lui laissait comme un goût d’inachevé. Plutôt... comme un manque. D’abord physique. Retrouverait-elle quelqu’un avec qui elle baiserait aussi bien? Elle en doutait.
Et cette question du manque la troublait beaucoup. L’avait-elle aimé, finalement ?
Pour n’éprouver que le manque d’un corps ?
Elle se sondait intérieurement pour se répondre à elle-même. Il est si facile de s’écrier que l’on aime, par convention et sans s’interroger vraiment. D’ailleurs, qu’était-ce aimer, finalement ?
S’agissait-il d’admiration, de désir, de tendresse, de sécurité, de connivence, ou autre chose, lorsque l’on prétendait aimer? Elle avait éprouvé tout cela, certes. Mais ce flegme ne signifiait-il pas qu’elle s’était menti sur son amour?
Elle ne savait pas au juste. Et cela importait peu, à présent.
Qu’allait-elle faire, maintenant ? Mieux valait se préoccuper du futur que de ce qui ne serait plus.
Elle avait une idée suffisamment précise sur la question. Elle s’était fabriqué un nouvel idéal, presque naturellement, comme une suite logique.
Il lui faudrait trouver un ami. Sans qu’il ne soit question d’amour. Un ami de sexe, disons. Qui partage ses fantasmes et préférences. Et plus encore, sans doute. Qu’il les anticipe ou les devine, qu’il lui en suggère de nouveaux.
Un homme propre, sain, virile, et puissant pour son épanouissement de femme. Assez admirable, du reste, et si possible endurant et vigoureux.
Un ami bienveillant et doux, qui n’aurait pas besoin d’elle et inversement. Pas au quotidien, disons. Une sorte de bonus de l’existence, qui la ressourcerait en tendresse et en vitalité. Parfois. Qui lui ferait vivre quelques moments hors du temps. Qui lui procurerait ce petit plus qui encenserait sa féminité et lui offrirait de jouir de la vie sous les formes les plus élémentaires.
Elle en demandait trop, sans doute.
Et alors? Fallait-il toujours « se contenter »?