Retour de peur
Dimanche après-midi, j’ai déposé Élisa au centre équestre. Elle partait pour deux heures de trotting en forêt. Avec trois femmes adultes. Sa monitrice et deux autres cavalières chevronnées. Autant dire que je la laissais en toute confiance, avec trois femmes expérimentées et un cheval plutôt « sûr ».
Deux heures de trotting, plus le temps de préparer les chevaux en aval et de les desseller au retour, autant dire qu’elle en avait pour l’après-midi et que je ne recevrais pas de sms m’indiquant « j’ai fini » avant la nuit.
Aussi, ai-je été très surprise lorsqu’elle m’a appelée avant le milieu de l’après-midi. Chose peu commune: Élisa envoie des sms. Elle avait sa petite voix frêle et cassée, moins aiguë et vive que d’habitude. Une voix fatiguée et fragile, qui m’a dit simplement « viens me chercher », et j’ai naturellement pensé qu’elle souffrait d’une migraine.
Je me suis rendue au centre équestre, donc. Elle était pâle, semblait un peu ailleurs, et voulait partir vite. Migraine, j’ai pensé.
Aussi, je ne lui ai pas parlé en conduisant. Je sais comme toute question importune quand on a mal. Mais soudain, c’est elle qui a pris la parole. Elle n’avait aucune migraine, et ne souffrait de rien physiquement.
Seulement, elles sont parties toutes les quatre en trotting, et le cheval (pourtant sûr ) de l’une d’elles (la plus âgée, très entraînée) a rué soudain. Une fois. Puis plusieurs fois. La cavalière s’est accrochée. Mais une sangle a lâché. Elle est tombée inconsciente, au milieu des bois, sous le regard effaré des trois autres.
La monitrice a appelé les pompiers. Et à eu la présence d’esprit de leur demander de ne pas faire hurler les sirènes. Chose que je n’ai pas comprise au moment où Elisa me l’a raconté. J’ai trouvé la demande presque incongrue. Mais elle a pourtant fait preuve de bon sens et de sang froid: tandis qu’elle et l’autre adulte prodiguaient les gestes d’urgence (PLS, prise de pouls) à la cavalière inconsciente, elles avaient confié tous les chevaux à ma fille, manière de la tenir à distance aussi. Qu’aurait-il pu lui arriver si les sirènes avaient effrayé les quatre chevaux, qu’elle tenait en mains?
La cavalière a repris un semblant de conscience avant l’arrivée des secours. Elisa, tenue à distance à cause des chevaux à tenir, entendait tout de même. Elle ne savait plus où elle était ni ce qui lui était arrivé. Elle souffrait terriblement. Ses propos étaient incohérents : « je ne veux pas être emmenée à l’hôpital, laissez-moi là », et puis « je ne veux pas mourir ».
Les secours ont mis une quinzaine de minutes à arriver, ce qui est un délai correct. Pourtant il a paru très long à Elisa, qui fut effrayée par la scène.
Elle avait besoin de parler, ma Elisa, sur le trajet du retour. Elle n’était pas bien du tout. Comme bouleversée. Ce n’est pas la première fois, pourtant, qu’une de ses acolytes part avec les pompiers à cause d’une chute, mais jamais aucune n’avait perdu connaissance ni semblait aussi mal en point. Elle était choquée.
Les pompiers ont pris en charge la victime. Et il a bien fallu, bon gré mal gré, ramener les chevaux jusqu’à l’écurie. A cheval, évidemment. Le trajet à pieds aurait duré inutilement longtemps. Et Élisa a tenu en main le cheval sans cavalière, marchant près du sien. La monitrice devant appeler le mari de la victime pour le prévenir, et le cheval de l’autre cavalière , peu grégaire, ne permettant pas ce genre de duo.
On est rentrées à la maison.
Ma Elisa est restée pendue au téléphone jusque tard dans la soirée. Angoissée. Comme prostrée. Et puis les nouvelles sont tombées dans la nuit:
Pas moins de dix côtes cassées, multiples fractures de l'omoplate, pneumotorax, et hématome au poumon, ce qui nécessite un drain.
La blessée avait retrouvé quand même son moral, paraît-il. Et attendait son transfert, de nuit, vers un CHU.
Plus de peur que de mal, finalement. Enfin... ça aurait pu être pire, disons. Bien pire. On songe à la tête, on pense à la colonne vertébrale. Le reste? Blessures « courantes ».
Elisa n’a pas été épargnée malgré son jeune âge. À son actif: commotion cérébrale, luxation de l’épaule, entorses au poignet, aux chevilles, tendinite au genou... tant que le service des urgences de l’hôpital le plus proche, lorsqu’elle avait neuf ou dix ans, avait inscrit « cavalière !!! » sur son dossier, afin d’éviter qu’un jour, un interne ne la connaissant pas fasse un signalement. Je le jure. (Fort heureusement, on ne m’a jamais suspectée grâce à l’état boueux et puant dans lequel elle arrive aux urgences !).
Et dimanche, ça aurait pu être elle.
N’empêche, moi qui commençais à ne plus craindre, à me dire que c’était tout à fait insensé de trembler à chaque fois que ma fille monte à cheval, ou que j’entends une sirène de pompier lorsqu’elle est à l’écurie, ou encore d’appréhender lorsque mon téléphone sonne et que je la sais avec son cheval...
insensé, absurde...
Mais me voilà repartie pour des mois de cette angoisse, pourtant. Néanmoins, je le félicite de lui imposer le protège-dos. Même s'il est source de conflits entre nous : ce n'est pas négociable !