Le pouvoir de l’imagination
C’est au réveil d’un rêve très particulier que m’est venue l’idée de ce texte. J’avais, cette nuit-là, réussi à rêver beau et crédible, ce qui est extrêmement rare. S’il m’arrive de faire quelques cauchemars -tres rarement- mes rêves ont souvent un caractère fantastique: il s’y produit des événements non vraisemblables, qui m’indiquent naturellement que je rêve.
Et, quelques rares fois, tout est vraisemblable et réaliste au point qu’à aucun moment, je ne peux me dire: « Je suis en train de rêver ». C’est rarissime, d’autant plus lorsque c’est un rêve heureux. Plausible et heureux : l’extrême rareté de mes rêves.
Et je me souviens parfaitement d’un autre rêve de ce type, qui avait été pour moi une révélation sur le pouvoir de l’imaginaire et son influence sur le réel. J’avais rêvé une complicité extraordinaire avec un homme que j’aimais, avec qui j’entretenais une relation pourtant plutôt satisfaisante. Et, au matin, j’ai pensé que je n’avais plus d’intérêt à faire perdurer cette relation, car jamais elle n’atteindrait l’idéal perçu en rêve. Et, qu’à partir de là, tout serait décevant. Jamais la relation ne me rendrait heureuse autant que dans mon rêve. J’ai été fort tentée, je le jure, de rompre afin de m’éviter d’inévitables déceptions. J’y ai vu, durant quelques dizaines de minutes et avant que la réalité ne reprenne ses droits, l’inutilité de poursuivre plus avant la relation. J’avais déjà tout vécu, et en mieux.
Naturellement, ces rêves sont rares. Mais le pouvoir de l’imagination a la même force. Elle est sans doute plus puissante encore. Non seulement elle contourne la rareté du rêve, mais surtout on devient acteur plus que spectateur de ce que l’on imagine.
Et j’ai pu, bien souvent, grâce à mon imagination, atteindre une perfection telle que la réalité ne soit plus qu’un succédané de l’extase imaginée. Je me suis représenté en esprit une situation avec une telle netteté - anticipation qui m’a procuré une grande joie- que sa réalisation, plus tard, en réel, m’a laissé un amer goût de déception.
N’avez-vous jamais rencontré quelqu’un qui vous paraissait plutôt séduisant et admirable au point que vous souhaitiez devenir plus ou moins proche de cette personne? Vous avez sans doute imaginé, fantasmé la relation logiquement. Voire anticipé une amitié , élaboré un « plan » de séduction. Et puis, un jour, vous devenez très proche de l’individu convoité et vous n’êtes finalement pas si satisfait que vous l’auriez cru. Votre imagination était allée plus loin, plus beau, plus pur.
Notre imagination est bien plus efficace à nous rendre heureux. Et c’est logique. Lorsque l’on songe, c’est soi avec soi. On utilise l’autre tout à fait à sa guise, on le modèle et lui fait adopter le comportement que l’on souhaite.
Tandis que la réalité inclue le fait qu’il soit un individu libre, possiblement piètre, et agissant autrement.
Et même, bien souvent, un individu décevant, au fond. De plus en plus, les personnes que j’avais imaginées de valeur m’apparaissent fades au contact.
C’est à ce demander s’il faut encore essayer de nouer des liens, tant la déception est inévitable, et ne pas se contenter d’imaginer -en esprit ou en l’écrivant- une situation qui me procure du plaisir et m’en satisfaire. Je m’interroge d’autant plus que je remarque que plus le temps passe, plus je suis déçue rapidement d’autrui. Peut-être serait-il donc préférable de seulement imaginer l’autre sans chercher à le connaître mieux, car creuser a toujours un goût de désillusion.
Le fantasme sexuel, qui lui aussi est une imagination, produit à peu près les mêmes résultats. Même si l’idée de la sensation ne peut en donner qu’une agréable en général, la vivre ne sera jamais aussi intense que de l’avoir imaginée. Jamais. Et là encore, c’est à se demander s’il ne vaudrait mieux pas rester sur cette illusion de l’extase plutôt que d’essayer de la ressentir en réel.
De même, le fait de vouloir passer des heures dans les bras d’un homme est une envie qui est souvent exprimée. Parce que son idée procure un plaisir intense. Pourtant, j’ai remarqué que le fait de le faire vraiment me fait bientôt ressentir une importunité et un inconfort après seulement quelques minutes.
Tout comme l’idée consolante de pleurer dans les bras d’un être aimé quand on a du chagrin est d’une douceur apaisante. Pourtant, sa concrétisation est presque impossible. Finalement, on préféra, et de loin, pleurer seul. On y trouvera bien plus d’agrément pour ses épanchements.
Ainsi, l’imagination a ce pouvoir de sublimer une réalité... au point qu’on en vient à ne plus souhaiter « vivre » ses désirs, qui procureront généralement un plaisir moindre.
Et ce n’est pas négatif, comme on peut le croire au premier abord. Car je vous entends : ne vivre qu’en songe, ne tirer de satisfaction que de sa propre pensée, de sa propre imagination fait peur. Elle suggère le basculement vers un repli sur soi-même, vers une solitude pathologique. Voire... vers la folie.
Pourtant, l’imagination, moi, je la trouve très saine, dans la mesure où elle préserve de toute les frustrations. Il suffit d’imaginer ou d’écrire la réalisation d’un désir pour aussitôt ne pas ressentir le dépit de son impossible accomplissement.
Et je comprends mieux à présent ceux qui ne voyagent pas, tout simplement parce qu’ils ont déjà imaginé tout à fait les pyramides d’Egypte ou « les épices du souk du Caire ». Ils ont tout vu, tout ressenti, tout vécu. À quoi bon concrétiser, au risque d’être déçu? Et cet exemple s'adapt à toute situation, il me semble.
Enfin, ce pouvoir considérable de l’imagination permet de tout relativiser. On peut ainsi admettre, par exemple, qu’une rupture n’est pas si grave, qu’aucun échec n’est important, en matière de rapports humains, par exemple.
On a rien à regretter, dans la mesure où , de toute façon, en imaginaire, on a déjà vécu le meilleur de la relation.