Vendue!
(Devoir de Lakevio du Goût)
Distendu, ralenti, comme dans un rêve - c’était la musique d’Avril au Portugal - le morceau d’accordéon détonnait dans ce quartier peu accoutumé aux musiciens de rue. L’air, joué plus lentement que l’original, tentait vainement de rivaliser avec le bruit de la pluie qui frappait fort le sol et les nombreux talons qui marchaient hâtivement dans les flaques.
C’était l’heure de la sortie des bureaux, celle où les secrétaires pressent le pas jusqu’à la crèche en tâchant d’oublier leurs impératifs professionnels et de songer au repas du soir.
Aussi, personne ne semblait porter attention à cet air d’accordéon.
Moi, je sortais ce soir-là d’un long enregistrement d’un concerto en studio. Ces longues heures de piano m’avaient étourdie et éreintée, tant que je prêtais à cet air d’accordéon de rue quelque chose de curieux et d’exotique à mon oreille.
Me laissant guider par la musique, je cherchai le musicien et le trouvai rapidement. Il s’était abrité sous le store banne percé d’une boutique, et un filet d’eau venait continuellement s’écraser contre l’épaulette d’une vieille veste en velours côtelé. Cela ne perturbait en rien son morceau. Il jouait avec indifférence, comme pour lui-même, sans même un regard sur les passants.
L’artiste ambulant semblait d’un âge plutôt avancé. Il était trapus, vêtu de vêtements usés, la tête protégée d’une casquette marron délavé, qui s’accordait très bien avec la couleur de sa barbe drue, qui avait dû être très rousse auparavant.
Un détail me frappa et poussa ma curiosité jusqu’à m’approcher de lui: il jouait de l’accordéon à la manière d’un pianiste. Ses doigts étaient d’une telle dextérité que cela m’intrigua. J’avais peine à en détourner le regard tant j’étais captivée par ses doigts qui caressaient le clavier chant avec une telle souplesse et une telle force qu’il ne pouvait s’agir que d’un pianiste.
Il releva et tourna soudain la tête dans ma direction, se devinant regardé, probablement.
Je le reconnus tout de suite, et la stupeur me fit sursauter et reculer d’un pas.
Il me scruta un instant, puis son regard descendit sur mes mains. Il les examina en esquissant une sorte de sourire sarcastique et méprisant, de cet air d’ironie grinçante que je lui connaissais très bien.
J’en rougis de honte et de colère. De quel droit se permettait-il? N’avais-je pas réussi, moi? N’étais-je pas une grande concertiste, à renommée internationale, tandis que lui faisait la manche? J’avais du succès. Quelle importance, si je ne créais pas, après tout?
Je me remémorai soudain ses derniers mots à mon attention, vingt ans plus tôt, alors que je le quittai après avoir été sa disciple depuis l’enfance :
« Tu vendras ton âme au diable ! », avait-il persiflé.
Voilà comment il avait accueilli ma décision d’arrêter la composition, qui ne rapportait pas un sous, au profit de l’interprétation. Je venais de signer un contrat qui me liait à une maison de disques et renonçais par le fait à ces créations si hasardeuses et qui ne permettent pas d’accéder au succès, la composition classique n’intéressant plus personne de nos jours.
Je ne l’avais jamais revu depuis.
Il baissa la tête, regarda attentivement mes escarpins, puis remonta sur moi en scrutant mon tailleur d’un air moqueur. Ses yeux se posèrent enfin sur mon chignon serré. Il ricana vertement, et de nouveau son regard s’attardait sur mes mains.
