Les mots
(Devoir du Goût)
Et me voici à réfléchir connement à cette consigne. Je sais que je devrais laisser tomber pour cette semaine, malgré l’envie, car enfin, je ne vois pas comment ces mots pourraient tous êtres insérés finement dans un récit. Ça ne peut être qu’artificiel, menteur, tricheur. Le texte ne peut être que calcul, pas trop savant, et ressembler à une sorte d’alchimie étrange et en rien naturelle. Et je m’imagine soudain une créatrice de parfum, dotée de qualités olfactives exceptionnelles, savante en matière d’accords de senteurs, qui aurait une liste d’ingrédients imposés pour composer sa merveille. C’est impossible, irréalisable à moins de consentir à une moindre qualité, à moins de renoncer à une certaine perfection d’effluves. Imaginez le parfum suave et envoûtant d’arômes et d’épices combinés avec talent et minutie, la sensualité ensorcelante du résultat d’un assemblage professionnel. Et puis, gâchez tout, exigez que l’on y ajoute, à la fin, la puanteur d’un rat crevé, quelques extraits de fruits moisis, et toute une liste de senteurs que l’on n’intègre généralement pas aux parfums. Pensez-vous que l’œuvre finale en sera meilleure? Plus intéressante ? Une sorte de défi pour l’artiste, n’est-ce pas? Une expérience intéressante ? Un dépassement de soi? Non pas. Dans la mesure où les insertions de tels mots ne peuvent qu’être provoqués de la manière la plus artificielle qui soit, je me demande bien comment l’on pourrait obtenir une saveur d’exception.
Il faudra m’expliquer comment on peut insérer, de manière fluide et naturelle, un mot tel que « nyctanthe » dans une fiction. Car enfin, qui peut prétendre ne pas en avoir cherché le sens dans le dictionnaire? De celui-ci, ou d’un autre de la liste, au moins!
J’ai essayé, pourtant. J’ai songé à l’ironie pour traiter la consigne. Tenez:
Le nourrain (qui écrit ça, à part les éleveurs de porcs?), tel un Gypaète barbu, c’est à dire doté d’un poil moins dru que tomenteux, vole avec légèreté parmi les nuages.
C’est très bon, n’est-ce pas? Presque un trait de génie! Non?
Eh non, je vous l’accorde. C’est mauvais. Le maçon traditionnel, qui fabrique son ciment pour coller ses briques, serait bien en peine si on l’obligeait à y incorporer de la laine et du caoutchouc. Eh quoi? Ce sont des matériaux pourtant! Quelle importance qu’ils ne les utilise jamais! Qu’il trouve une manière de les y mettre, et cela prouvera comme il est un bon maçon capable de s’adapter. Et n’importe, après tout, si la maison ne tient pas debout à la fin. On le félicitera tout de même d’avoir réussi à placer les matières. Le reste est secondaire, n’est-ce pas?
