Geste barrière
(Devoir du Goût)
Je vais fumer. Je sais que tu détestes assez. Quoique, je te soupçonne un peu de t’y opposer seulement pour la forme. Au fond, tu t’en fous et ce « non » s’apparente plus à une formule.
Bien sûr, pour ce faire, je quitte le lit, le canapé, le salon. J’interromps la conversation et romps l’intimité.
C’est une sorte de cassure temporaire, une halte entre deux « nous ». Je vais fumer. Je l’exige presque comme l’ouvrier revendique sa pause. N’importe ton « non » peu convaincant. Et ce serait pareil s’il l’était. Je vais fumer, c’est ainsi. Je ne sais si mon corps dépendant en a vraiment besoin. Il me semble bien que non. Je pourrais attendre encore quelques heures au moins. Seulement, je ne le veux pas. Mon esprit résiste. Je vais fumer pour me retrouver moi.
Tu te tiens à distance parce que l’odeur t’incommode. Et cette fumée qui t’est importune m’est comme un bouclier. Je me retrouve un court instant. Tu es là pourtant, dans l’embrasure de la porte, et nous conversation encore, mais nos corps, eux, sont désunis par la cigarette.
Je vais fumer. Je réclame un moment de solitude toute relative et éphémère.
Je vais reprendre possession de moi après t’avoir si longtemps appartenue. Et laisser mon corps succomber à une autre tentation, comme pour me persuader que tu n’es pas son unique faiblesse. Je vais fumer pour ne point trop t’aimer.
