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27 juin 2020

Mon évasion (Benoîte Groult)

Je ne connaissais pas Benoîte Groult jusqu’à lire un article sur « Mon évasion », qui faisait envie. Et j’ouvre une parenthèse pour dire que les articles de presse ou les émissions proposées par France Culture notamment sont toujours élogieux, donnent toujours plus ou moins le désir de découvrir une œuvre, sans aucune objectivité et par une sorte de complaisance convenue. N’importe, j’ai voulu lire ce livre. Je suis toujours assez intéressée par les récits de femmes ayant eu un destin public et/ou une vie privée qualifiée de tumultueuse ou compliquée, quand la femme use juste de sa légitime liberté en tant qu’individu. 

« Mon évasion » s’apparente à une autobiographie avec un fil conducteur qui est le féminisme. L’auteure ne revient que sur les événements de sa vie qui lui ont permis soit de haïr sa condition de femme, soit de s’en extirper. Benoîte Groult a cette qualité, contrairement à nombre de féministes, de ne point se contenter d’accuser les hommes d’entretenir un patriarcat. Au contraire, elle revient avec un recul froid sur ce qu’elle nomme sa léthargie, et par extension celle de ses semblables. 

L’autobiographie débute logiquement par son enfance, dont elle ne garde aucune séquelle. D’ailleurs, j’ai aimé la moquerie dissimulée à l’égard de tous ceux qui rédigent une autobiographie en accusant leurs parents de leurs failles et en s’entêtant à expliquer, sinon excuser,  leurs faiblesses par des événements traumatisants de leur enfance. Cependant, Groult a été éduquée dans une famille peu machiste, ce qui ne lui a pas servi. Son père, n’ayant eu que des filles, n’avait pas le goût de les inférioriser. Au contraire, il a favorisé sa réussite universitaire, la priant d’aller au delà de ce qui était exigé d’elle par ses professeurs. Ce père qui la considérait et qui la poussait dans l’effort l’a mal préparée, selon ses propres mots, à la réalité de la société. 

Née en 1920 dans une société qui n’admettait à peu près que le mariage comme accomplissement de la femme, elle aussi éprouvait, à l’adolescence, un certain dégoût pour les femmes non mariées, considérant par mimétisme avec sa mère, qu’elles étaient des ratées. Pas jolie, peu sensuelle, elle songera même au couvent pour s’éviter la recherche périlleuse d’un mari. Néanmoins, elle avait conscience de sa grande intelligence et d’une certaine supériorité, même sur nombre d’hommes, ce qui lui fit bien vite renoncer, d’autant qu’elle n’était pas croyante. 

C’est dans cet entre-deux, dans ce déchirement entre le poids de la morale et des mœurs et cette envie de s’accomplir en tant qu’individu sans en avoir l’audace que Benoîte Groult est entrée dans l’âge adulte. 

Sa mère, elle, était très conformiste et apprenait à ses filles à se tenir, c’est à dire à poser, en femmes d’apparat et d’agrément. Cette influence de sa mère lui fait écrire une idée à contre courant. Benoîte Groult prétend que la télévision a au moins ce mérite de soustraire l’enfant de la seule influence parentale, qui parfois lui est aussi nocive, ne lui offrant qu’un modèle unique. 

Elle est étudiante quand la guerre éclate. Elle revient sans tabou sur une sorte d’antisémitisme très répandu à l’époque, et que l’on a préféré oublier.  Elle-même pensait, par naïveté peut-être mais aussi parce que c’était alors la pensée commune, que les juifs étaient responsables des malheurs de l’époque. Elle évoque également le fait que son père, bien que socialiste et humaniste en idées, ait refusé de cacher une fillette juive dont les parents avaient été deportés. Par peur. Ces faits livrés froidement et sans jugement de valeur montrent comme elle n’a pas le goût, comme beaucoup, de dissimuler ce qui fut peu glorieux dans sa vie. 

C’est de la même façon qu’elle fait l’aveu de sa grande médiocrité en littérature et en général lorsqu’elle était jeune, se riant du syndrome de la vocation dès l’enfance, dont se targuent les écrivains pour ajouter de belles couleurs à leurs souvenirs. 

C’est donc une réalité froide qu’elle décrit. Sans enjolivements ni fioritures. De même, elle évoque sans pudeur ni ressentiment les amants et amantes de sa mère, pourtant mariée à son père chéri, sans jugement moral mais comme un fait brut, et allant même jusqu’à intellectualiser ces faits, se livrant à une analyse sur les amours lesbiennes qui étaient plus que tolérées à l’époque dans son milieu, même pour les femmes mariées. Le ton est donné. L’autobiographie ne sera pas édulcorée. 

Benoîte Groult se marie une première fois avec un étudiant en médecine, plutôt admirable mais qu’elle a à peine choisi. Se sachant assez indigne d’amour, elle a aimé être aimée et a saisi une opportunité d’amour par crainte qu’il ne s’en présentent plus de nouvelles. Néanmoins, ce jeune homme l’aimait et leur mariage aurait pu durer si la tuberculose ne l’avait pas tué à l’âge de vingt-trois ans. 

Bien vite, la fin de la guerre console son veuvage. Et elle s’adonne volontiers et en femme libre aux coucheries  avec les soldats américains. Elle aimait baiser avec les américains. Elle n’aimait pas, ces soirs-là, un individu ni même un corps, mais l’Homme. L’homme pour l’homme, sans visage ni esprit, du moment qu’il lui faisait montre d’une belle virilité. Le choix des américains était d’un grand confort pour elle : ils ne lui feraient pas de réputation, ne parlant pas français, ils utilisaient des préservatifs, ce que l’homme français refusait, et surtout ils ne chercheraient jamais à la revoir, pour des raisons évidentes : certains avaient une femme au pays, et les autres sentaient qu’il était inutile de s’attacher à une femme qui ne les y suivrait pas. Je ne sais combien de jeunes femmes issues de la haute bourgeoisie se sont livrées à ces plaisirs venus d’outre Atlantique, mais j’y ai lu une superbe  liberté de corps pour l’époque. 

Le récit de son deuxième mariage est surtout une suite de réflexions intéressantes à propos du mariage, comme si l’homme épousé n’avait aucun intérêt en tant qu’individu. Dans un mariage classique, l’un doit plier. Ce mariage raté lui donne l’occasion d’analyser un mauvais mariage, fait de concessions auxquelles elle a consenti, se résignant à devenir une femme domestique. Elle a alors un regard sarcastique sur la femme qu’elle était, qui croyait naïvement en l’amour et se désespérait de sentir qu’elle aimait plus son mari que lui ne l’aimait. En se mariant, elle épousait l’abnégation , le renoncement à son égoïsme et à l’écriture au profit des tâches domestiques. Elle eut deux filles avec cet homme. Et avorta au moins cinq fois de manière clandestine, car elle sentait que chaque naissance supplémentaire l’emprisonnerait un peu plus. 

Enfin, chose surprenante mais que j’ai constaté souvent chez les femmes: elle a toléré jusqu’à un certain seuil d’importunité  (même une gifle) ce mari conformiste et autoritaire, croyant l’aimer. Mais le jour où elle décida de divorcer, il fut trop tard pour un retour en arrière. Le deuxième mari a pourtant tout fait, a promis, a aimé, a montré les premières preuves d’amour, mais il était trop tard. C’était bel et bien fini pour elle. La jeune femme est alors partie avec ses deux fillettes, comme sur un coup de tête et sans se retourner. 

Et puis il y eut  Paul (Guimard). Paul, l’amant qu’elle volera à sa femme légitime d’une manière peu banale. D’ailleurs, son mariage est bâti sur une erreur et un malentendu plus que sur une volonté de Paul de quitter femme et enfant pour elle. Un jour, un ébat sexuel brisa son collier de perles dans le lit adultère. Au soir, la femme de Paul retrouva une perle de culture dans les poils pubiens de son époux. Voilà à quoi elle doit d’avoir eu cet homme, qui ne désirait pas divorcer mais qui y fut forcé. Benoîte Groult avoue presque, non sans ironie, comme cette alliance légitime fut considéré comme un pis aller pour Paul, au début. Lui aussi ayant pris goût au confort du mariage avec une femme piètre mais qui faisait illusion. 

N’importe, et c’est sans ressentiment qu’elle avoue qu’elle n’a eu Paul que par un coup du destin, que ce même Paul s’est plus laissé porter qu’il n’a décidé, comme le font souvent les hommes. 

Elle aimait Paul comme il était. Et peut-être justement pour ce qu’il était: un homme libre. Et là vient une réflexion mi ironique mi sérieuse sur les hommes. Il n’existe pour elle que deux catégories d’hommes en mariage, qui sont très bien représentées par le loup et le chien de la Fontaine. La chaîne étant le mariage avec une femme qui veut faire ses quatre volonté sur son chien. Paul était un loup. Égoïste, libre, infidèle. 

Paul fut pourtant le mari idéal. Benoîte Groult fait l’éloge d’un mariage sans ses contraintes habituelles, où chacun est libre, où chacun permet à l’autre de s’élever, et plus particulièrement dans l’écriture pour leur cas. Elle restera cinquante ans avec Paul Guimard, dans cet accord et contrat tacite de grande et presque absolue liberté. 

Leur relation demeurera longtemps passionnelle et d’une belle intensité sexuelle. 

Et j’ai lu une idée jamais lue encore aussi explicitement : la femme est une amante multiple. Elle sera vierge effarouchée avec un homme conventionnel, et libertine et dévergondée si elle trouve un partenaire de taille. 

Ainsi, c’est avec son troisième mari et énième amant qu’elle connaîtra une sorte d’apothéose sexuelle, alors qu’elle est âgée de trente ans. L’épanouissement libre et réjouissant d’une femme qui se sait désirée par un homme curieux de l’anatomie féminine et désireux d’être un excellent amant est réjouissant à lire. 

Elle évoque aussi le désir d’enfant de la femme avec une belle justesse, sans rien de mystique ni de romantique. Benoîte Groult explique comme une femme qui aime est désireuse de faire un enfant, pour des raisons peu rationnelles d’ailleurs, et comme par une sorte d’instinct primaire. Elle aura une troisième filles avec Paul. Et, plus tard, uniquement des petites-filles. 

Ensuite vint le succès littéraire, très facile à obtenir puisque Benoîte et sa sœur furent publiées et soutenues par Paul, alors directeur littéraire. Paul croyait en elle, la soutenait et la poussait. Jamais Paul ne l’a considérée avec l’indulgence qu’un homme a pour sa piètre femme, et elle en aurait été humiliée. Leur relation était duelle et d’égale à égal. 

Ses premiers succès littéraires, tout relatifs et teintés d’une sorte de dégoût, la submergèrent de dépit parce qu’elle ne se sentait point jugée en tant qu’individu, mais en tant que femme. C’est à dire avec une complaisance mêlée d’une certaine ironie méprisante. C’est là qu’est née la féministe, et son essai « Ainsi soit-elle », dont le titre lui a été trouvé par son mari, le premier à croire en son talent. 

« Ainsi soit-elle » dénonce et combat l’oppression des femmes. Cependant, Benoîte Groult reste méfiante sur les courants féminismes et écrit qu’elle aurait l’impression de se trahir si elle devait rallier un groupe. Non, elle pense par elle-même et ne relaye aucune idée sans y avoir réfléchi. Ses pensées sont argumentées, mais également pleines d’humour, et d’autodérision. Elle rit d’elle et de toutes les femmes. On est loin du sérieux du deuxième sexe. D’ailleurs, elle admet tout à fait qu’une femme trouve son confort dans le mariage et dans la protection d’un homme. Elle sait comme elles font elles-mêmes leur tort, comme elles réclament une « égalité », une « mixité » alors qu’il leur « suffirait » de s’imposer, tout simplement. 

Certains détails sont décevants néanmoins. Elle semble omettre parfois certains critères dans son argumentaire, notamment quand elle dénonce le fait que les femmes sont sous représentées dans certaines hautes responsabilités. Elle oublie comme ce sont peut-être les femmes qui n’y accèdent pas, parce qu’elle se rangent d’elles-mêmes au confort de vie d’une femme de maison, qu’elles sont plus éloignées de la vie publique et considèrent leur carrière comme une chose secondaire. 

De même, je n’entends pas tout à fait son obsession pour la féminisation des fonctions. 

En revanche, j’ai aimé sa manière de se décrire féministe, qui est aux antipodes des mouvements féministes contemporains. On lui a reproché (les féministes lui ont reproché) notamment de défendre une littérature qui dénigre la femme, qui la montre en platitude ou la soumet sexuellement. Elle a su argumenter à ce sujet: elle a toujours été contre toute forme de censure artistique. Elle est de ceux qui pensent, tout comme moi, que tout peut être écrit sans préjudice réel, et qu’il est tout à faire irraisonnable de vouloir interdire une œuvre, quelle que soit la cause défendue. 

La troisième partie de cette autobiographie relate sa vie de grand-mère. Une grand-mère de petites-filles uniquement. Elle n’est pas inintéressante dans la mesure où Benoîte Groult a un regard lucide sur la mère qu’elle était et sur la grand-mère qu’elle est. Dans ces rôles, elle est bêtement femme. C’est à dire incapable d’autorité dans l’éducation et devant faire appel à son époux pour les questions de discipline. C’est piètre évidemment. Cependant, cette franchise m’est agréable. La femme écrivain (« l’écrivaine, puisqu’elle y tient), journaliste et invitée dans de nombreuse conférences, cette femme respectée, à la vie publique épanouie, cette libertaire qui a su s’affranchir... reste femme dans un rôle domestique dans la mesure où elle déplore son manque d’autonomie dans la gestion des importunités causées par ses propres enfants. Lucide, donc. Peu complaisante envers elle-même, et ne cherchant nullement à prétendre qu’elle a tout à fait réussi à s’extirper de tout ce qui fait la femme conventionnelle. 

C’est à l’âge de 65 ans qu’elle écrit « Les vaisseaux du cœur », roman à scandale, qui raconte un amour passion entre une femme intellectuelle et un marin. Ce roman a été parfois qualifié de pornographique, d’où le scandale pour une femme de son âge. Benoîte Groult a construit une histoire à l’image de son propre couple, dit-elle. Elle a voulu montrer que la vraie durabilité d’un couple , c’est à dire celle qui ne repose pas sur des mensonges ou sur l’abnégation ou le renoncement de soi,  de l’un des deux partenaires, le plus faible souvent, ne peut reposer que sur un contrat intelligent. Ce contrat ignore le contrat de mariage classique, et les obligations écrites ou tacites qui en découlent. Elle affirme que son troisième mariage a duré plus de cinquante ans parce que jamais l’un et l’autre n’ont renoncé à leur égoïsme, qui est une vertu et un gage de belle santé selon elle. Cet égoïsme inclut une liberté amoureuse. Elle explique que malgré les affres de la jalousie (en précisant qu’il est puéril de s’imaginer vivre sans souffrir), jamais elle ne se serait aimée en obligeant son mari à renoncer définitivement aux délices des rencontres amoureuses et aux plaisirs d’autres corps. De même, chacun des deux a pu se livrer à ses passions d’écriture, tour à tour selon leurs besoins, et s’épanouir à deux dans le travail et l’élévation de soi. Les tâches domestiques ne seraient, dans un couple, que des prétextes pour entraver l’autre, pour l’empêcher de s’accomplir et d’avoir une vie en dehors du couple. Et elle a raison: ils ont élevé trois enfants, et pourtant chacun des deux a pu s’établir dans la vie publique, écrire à souhait et s’adonner aux joies de l’adultère, non par principe ou comme mode de vie, mais  ils n’étaient pas empêchés quand une occasion se présentait, voilà tout. Leurs trois filles ayant réussi leurs études et leurs vies, elle n’entend pas comme une femme peut retenir son époux au foyer ni comment un homme peut imposer à la femme la charge unique de l’éducation des enfants. Et je trouve ce passage admirable. Il remet en question soudain tout ce que l’on nomme « obligations » dans un foyer. Il libère soudain l’un et l’autre, et donne une nouvelle hiérarchie dans les priorités. 

« Les vaisseaux du cœur », son roman, écrit l’histoire d’un couple qui ne vit pas ensemble, qui n’a rien en commun, n’a jamais signé de contrat et qui pourtant dure toute une vie. C’est l’une des meilleures manières de présenter l’amour, à mon avis, car cette union n’est scellée par rien, ni contrat, ni obligations sociales, ni enfants. Les deux protagonistes ne restent ensemble que par leur seul désir et leur unique volonté. 

Enfin, ce roman vient à un âge avancé et ce n’est pas anodin. Benoîte Groult l’a voulu. Elle n’entend pas comme un homme qui a vieilli reste un homme, tandis qu’une femme qui a vieilli est à peine encore une femme. En publiant un roman sulfureux après 65 ans, elle a souhaité montrer comme une femme émancipée, délivrée des usages communs, est encore emplie d’un belle vitalité sexuelle, du moins pas moins qu’un homme. 

C’est le roman de la maturité, probablement. Tandis que les critiques, hommes, ont voulu la tourner en ridicule, en prétendant qu’en écrivant un roman d’amour à caractère porno, la grande féministe avait changé de bord et renié ses idées. Benoîte Groult ne s’est jamais sentie atteinte par ces blagues misogynes. Elle avait conscience de sa valeur. 

Ensuite, vint le lifting et le traitement hormonal visant à lutter contre les désagréments de la ménopause. Benoîte Groult n’a jamais caché avoir eu recours à ce que la médecine proposait, que ce soit pour son confort ou pour son apparence physique. D’ailleurs, ses confessions précèdent un argumentaire sur la ménopause et la façon dont elle est perçue. Elle s’en indigne de manière intelligente, dans le sens où jamais, contrairement à l’homme (prostate, troubles érectiles), la vieillesse fait perdre à une femme sa vitalité sexuelle. Elle n’entends pas comment une femme ménopausée, donc encore tout à fait apte à donner et recevoir du plaisir, n’est plus considérée comme objet de désir, tandis que la société appelle encore « homme » l’inutile impuissant sexuel. Et c’est logiquement qu’elle en vient à parler de procréation, et à s’étonner que les comités d’éthique et jugement moraux condamnent la femme qui devient mère à cinquante ans, quand certains hommes deviennent pères à soixante-dix. Statistiquement, l’espérance de vie de la première étant nettement supérieure à celle du second. 

Le dernier chapitre débute par le récit d’une partie de pêche de deux vieilles personnes, sur un hors-bord dans l’océan irlandais. Le couple, passionné de navigation en mer, âgé d’environ soixante-dix ans, sait que c’est cette fois la dernière année. Et déjà Benoîte sent que la mort est là. Pour Paul. Son goût de vivre aura précédé sa mort de plusieurs années. Paul a perdu tout égoïsme, c’est à dire tout élan puissant de vie. Bien sûr, il a écrit un dernier livre encore après cela, mais ne s’est plus jamais amusé, n’a plus plus rien entrepris de manière passionnée, et a fini par ne plus écrire ni même ne plus lire. Et c’est sans pathos que Benoîte Groult évoque la déchéance intellectuelle et la lente agonie silencieuse de l’homme qui a partagé sa vie durant un demi siècle. Elle qui avait fait un lifting et s’était entretenue parce qu’elle était plus âgée que lui, quand leurs amis hommes divorçaient de leurs femmes pour en prendre de plus jeunes, comprenait peu à peu qu’elle lui survivrait. Paul Guimard, à la fin, n’était plus. L’homme égoïste et jouisseur devenait un mari dont le seul plaisir simple était de voir sa femme sourire, et de la suivre mollement et avec peine dans ces excursions qu’elle, pouvait encore physiquement se permettre. 

Paul est mort. Comme une suite logique. Et c’est avec une belle dignité qu’elle l’écrit, sans vouloir susciter la moindre pitié. D’ailleurs, écrit-elle, on ne meurt que dans l’indifférence et le silence. 

Le livre se termine sur une réflexion très juste sur la mort. La mort en général d’abord, et encore une fois elle frappe sur l’éthique française, qui interdit l’euthanasie comme elle interdisait jadis l’avortement, privant l’individu de son droit de disposer de son corps s’il a besoin, pour cela, d’une assistance médicale. Et puis elle en vient à s’exprimer sur sa propre mort, qu’elle sent de plus en plus imminente. La mort ne l’effraie pas. Elle a compris comme elle n’est dure que pour ceux qui restent. Celui qui part ne se retourne pour regarder ce qu’il laisse derrière lui que pour se croire bon, ou s’inventer un chagrin. 

L’évasion, c’est d’abord l’affranchissement, le recul par rapport aux traditions familiales, notamment aux pensées de sa mère. C’est le divorce d’avec un mari qui la voulait femme domestique, et les multiples avortements pour ne pas être enfermée dans un rôle de mère de famille nombreuse. Son évasion, c’est un bon mariage comme on en rêve, sans trop de contraintes ni de promesses de fidélité, sans chantage affectif, sans domestication de l’autre, ni privation des libertés individuelles. L’évasion, c’est un épanouissement sexuel, avec son mari ou avec d’autres, hommes de passage. 

Mais surtout, surtout, son évasion fut l’écriture. Le bas bleu qui s’impose enfin, qui brandit un essai sans honte d’être une femme, qui écrit un roman subversif à un âge où les autres femmes profitent sagement de leur retraite. 

Ce livre est le récit de vie d’une femme qui, dit-elle, est née à cinquante ans. Celui d’une femme qui n’était née ni jolie ni pleine d’aisance, qui ne s’aimait pas, se trouvait insignifiante et se destinait sans conviction ni rébellion à une vie de femme classique, et qui soudain s’est sentie et est devenue désirable et respectée quand elle a eu conscience de sa valeur. Plus qu’un récit féministe, c’est un chant à la gloire de l’égoïsme et de l’amour de soi. 

L’évasion, enfin, n’est pas l’affaire d’une unique prise de conscience et d’un seul changement. L’évasion est une discipline, une constante remise en question de son être et un éternel recommencement de soi. 

Le livre est épais mais très vite lu. Je ne sais si c’est parce qu’il est facile à lire, ce qui serait pour moi un défaut, ou s’il m’a tant exaltée que j’ai eu envie de le lire très vite. Je dirais qu’il y a probablement un peu des deux. Il comprend en effet de nombreuses pauvretés de style, compensées par des formules parfois réjouissantes. Elle écrit comme elle parle, souvent. Plusieurs formules toutes faites me sont assez pénibles, notamment des expressions populaires. Et soudain, vient un éclat de génie, en une tournure magnifique. 

Il y a également quelques longueurs inutiles sur l’enfance, comme pour créer du pittoresques (ses vacances à la mer) ou du mièvre (sa complicité avec son père) sans lien direct avec le fil conducteur. Cela donne une impression de fausseté, comme si elle avait ajouté des éléments pour donner une sorte de romantisme au récit, ou pire: pour avoir voulu paraître humaine. 

Benoîte Groult parle de sexe sans détours. Elle évoque le clitoris, le cunnilulingus. Elle renseigne aussi sur la raison de l’applicateur des premiers tampons périodiques, qui aurait été pensé afin d’éviter à la femme de se ... toucher. C’est anecdotique évidemment, mais plaisant pour moi car jamais lu avant. 

J’ai été impressionnée également de ses grandes références littéraires. Cette femme a une culture formidable. 

Cette autobiographie n’est pas une œuvre de grand style. Cependant, c’est une œuvre dans le sens où les idées sont admirables et où cette femme l’est également, par une conduite exemplaire, par une magnifique intégrité , où ses actes ont été conformes à ses idées. Enfin, sa grande lucidité sans concession sur ses faiblesses et son jugement d’elle-même,  peu complaisant mais réaliste, sur ce qu’elle a été, est pour moi la confirmation d’une belle et lucide impartialité. 

Voici comme devrait être toute autobiographie digne de ce nom.

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Commentaires
H
Ta critique est d'une minutieuse composition, relatant tes enthousiasmes, indiquant tes orientations de lectrice, scrupuleusement exhaustive à ce qu'il paraît - un morceau professionnel, je trouve. La structure chronologique de ton article, qui dut être étayée de quantité de notes au cours de la lecture, aide les transitions et rend la lecture fluide. Je continue à penser qu'il y faudrait une citation au moins pour rendre compte du style que tu expliques assez peu.
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A
Peut-être compléteras-tu ton approche de Benoîte Groult en lisant :<br /> <br /> « la mère morte » écrit par sa fille Blandine de Caunes, qui évoque les abîmes de la maladie d'Alzheimer dans lesquelles elle a sombré.<br /> <br /> « Ma mère était devenue une morte sans cadavre »<br /> <br /> <br /> <br /> Pour ma part, j'ai souvenir de « ainsi soit-elle » que m'avait passé une copine à l'époque, et je dois dire qu'on s'était bien amusé avec ce bouquin plein de trouvailles et de provocations. (Tout cela paraîtrait quelque peu fleur-bleue de gauche caviar en 2020) il y avait des passages sur le pénis qui valaient leur pesant d'éjaculations…<br /> <br /> C'était quand même assez bourg' surfaite !<br /> <br /> mais quand même… tu me fais prendre un sacré coup de vieux !
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H
Benoite Groult était une grande bourgeoise, elle est féministe comme elle est de gauche, elle connait Mitterand et certaines féministes.<br /> <br /> Il faut lire son dernier livre, corrigé par sa fille, elle souffre déjà de la maladie qui va l'emporter. "Journal d'Irlande" la montre sans complaisance, avec son égoïste et ses liftings. C'était une femme avec ses contradictions.
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K
@ "Le Blase"<br /> <br /> <br /> <br /> Benoîte s'use. Benoît XVI.
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L
Que penser de benoît⋅e en tant qu'adjectif ?
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