Alice et le maire
Je ne rate pour ainsi dire jamais un film dans lequel joue Fabrice Luchini. Je le sais suffisamment raffiné pour choisir ses thèmes, ce qui fait que généralement, il tient des rôles assez prometteurs. Bien sûr, j’ai parfois été déçue mais j’y ai toujours trouvé au moins matière à réfléchir, et c’est ce que je cherche principalement dans le cinéma, comme dans la littérature d’ailleurs.
Il était évidemment tentant de vouloir regarder un film qui prétend mêler politique et philosophie, deux domaines de débats d’idées en somme, mais qui travaillent peu en lien généralement. Il est incongru d’ailleurs d’imaginer ce genre de duo décideur/conseiller en philosophie au pouvoir.
Paul Théraneau, maire socialiste de Lyon, homme auparavant brillant et empli de vitalité, n’a plus d’idées. Après une carrière politique bien menée, il se sent comme vide, incapable de nouveauté, trop installé dans sa routine politique. L’ambition politique a comme remplacé, presque malgré lui, l’humanité et les valeurs idéologiques auxquelles il croit. Homme intelligent, il refuse la psychanalyse ou l’aide d’un coach pour lui venir en aide. Ce qu’il veut, c’est un philosophe. Parce qu’il croit aux idées avant tout. Il recrute Alice Heimann, jeune femme diplômée de lettres et de philosophie, à un poste créé spécialement pour l’occasion : aider le maire à avoir à nouveau des idées. En somme, elle devient sa conseillère en philosophie, et lui soumet des pistes de réflexion.
Les deux personnages se ressemblent: ils sont intègres tous les deux, et ont logiquement peu d’amis l’un et l’autre. Il est à noter qu’il est assez rare au cinéma de trouver un homme politique à la droiture exigeante. J’ai remarqué qu’ils étaient souvent corrompus ou assoiffés de pouvoir. Lui, non. Il est convaincu de son devoir et résolu à apporter du mieux, pour sa ville et ses électeurs.
Alice détonne au sein de la garde rapprochée du maire. Les autres collaborateurs, tous imprégnés de politique, usent d’automatismes propres à leurs fonctions. Durant une réunion, ils prennent tous frénétiquement des notes tandis que le maire leur parle. Et j’ai aimé la remarque de Paul, qui leur fait remarquer que Alice ne prenait pas de notes, que son cerveau était capable de retenir les informations importantes tandis qu’eux n’en sont visiblement plus capables. Ils ne réfléchissent pas, ce qui fait qu’ils ne sont pas en mesure de sélectionner les informations, de les hiérarchiser selon leur importance tant ils ont une routine de travail. Ils prennent des notes pour se donner l’air de travailler, sans ne plus réfléchir ni prendre du recul sur leurs habitudes de travail, quand Alice, elle, ne se donne aucun air studieux mais est probablement la seule vraiment présente à la réunion.
Ce film dénonce aussi avec humour les communicants professionnels, qui écrivent des discours « clés en mains » et débattent des heures en réunion interminables d’un slogan de quelques mots.
J’ai aimé les répétitifs « je ne sais pas » de Alice, qui ne prétend pas avoir réponse à tout et qui avoue au maire son ignorance, ne se préoccupant nullement de se montrer ignorante. Elle est franche, voilà tout. Elle fait preuve d’une saine honnêteté qui plaît au maire, mais qui la fera détester des autres collaborateurs, employés jaloux qui ne comprennent pas comment cette jeune femme peut ainsi influencer le maire sans compétences en politique. On retrouve l’ambiance tout à fait caractéristique des entreprises et administrations, avec son lot de mesquineries basses entre collègues/rivaux.
L’idée de la nullité intellectuelle du milieu politique est plus que suggérée dans ce film : le maire lui-même avoue son ignorance de certains livres. Ils ne lisent pas, ne s’interrogent pas, ne réfléchissent pas à autre chose qu’à de piteuses stratégies électorales. Ils n’ont plus le temps. D’ailleurs, Alice aussi avoue que la politique la rend bête, à force.
Je retiens également l’amie folle de Alice, une artiste qui prédit la fin du monde et qui passe une partie de son temps en hôpital psychiatrique. Son mari prétend que c’est la contrepartie de sa trop grande lucidité. D’ailleurs, la question se pose: est-ce l’excès de lucidité qui rend fou, ou bien la folie qui conduit à une trop grande lucidité? Cette question est intéressante également.
Parallèlement au parcours politique du maire, et à l’influence nouvelle de la philosophie dans sa façon de gouverner, c’est aussi la vie sentimentale et émotionnelle d’une intellectuelle trentenaire qui est peinte. Tout en
Paradoxes, Alice déprime de n’avoir ni conjoint ni enfant, ni « vrai travail », quand elle avoue avoir consacré des années à l’étude et ne pas vraiment vouloir d’enfants.
« Alice et le maire » est donc un film intelligent, consistant, plutôt profond. Évidemment, le tout aurait pu être développé, affiné, et les idées plus tranchée encore, mais c’est un bon film.
