Voyage avec un âne dans les Cévennes (Robert Louis Stevenson)
C’est visiblement une peine de coeur qui a fait partir Stevenson pour ce qui peut s’apparenter à un pèlerinage, ou plutôt à une sorte de retraite spirituelle ou intellectuelle. Ce n’est pas une fuite, mais l’occasion pour lui de se retrouver, à mon avis. C’est un recentrage sur lui-même. Armé de papier et d’encre comme il se doit, mais également de quoi dessiner des croquis, il part seul et décidé, dans un élan sain qui l’empêche de s’écouter, c’est à dire de se laisser aller à un épanchement tout à fait inutile et stérile. Il y a de la vie, là-dedans. Ainsi que de la philosophie. Quoi de mieux qu’un projet neuf et sain après une cruelle désillusion ? D’aucuns cherchent un autre amour, ou à ce que le contact avec d’autres individus éponge leur chagrin, quand Stevenson veut s’apprendre lui-même, se comprendre et nouer une intimité forte et profonde avec son être intérieur. Quand d’autres ressassent la peine d’amour, lui décide d’oublier, en une résolution ferme et très rapide. Protestant écossais, il ressent une forte envie d’aller à la rencontre de ses pairs français. De plus, il souhaite marcher sur les traces de Georges Sand, qu’il admire beaucoup. Il est donc bien question de pèlerinage, à la fois historique, religieux (pas au sens où nous l’entendons généralement, il désire plutôt rencontrer des protestants), et intellectuel, littéraire. De plus, il n’a jamais voyagé dans le sud de la France. Les Cévennes sont alors un territoire sauvage, une terre qui lui est parfaitement inconnue.
Il n’a pas, au départ, l’intention de marcher. Il s’établit dans un village durant un mois, vit sobrement, réalise des croquis, se repose et visite alentours. C’est au bout d’un mois que l’idée d’une longue randonnée lui vient. Adepte de la marche depuis toujours, en témoigne son essai « le sens de la marche », il met ses idées et sa philosophie en pratique en partant à l’aventure, achetant seulement une ânesse et la chargeant du strict nécessaire. Il entreprend donc la traversée des Cévennes à pieds avec sa mule. Il est jeune à l’époque et n’a aucune expérience en matière d’expédition de ce genre. La preuve : il lui faudra une journée entière pour harnacher sa pauvre bête, et presque une autre pour la faire avancer. Cela ne le rend pas moins attachant ni admirable. Justement : alors totalement inexpérimenté, il part vers l’inconnu sans appréhension. Il se trompe, il tâtonne, il est mouillé par la pluie, manque de pain, et cependant il ne renonce pas. Il rechigne même à fouetter sa mule, candide et doux qu’il est, ce qui lui vaudra les moqueries des villageois qu’il rencontrera.
Il parcourra à peu près deux-cent kilomètres avec Modestine, qui est tantôt ânesse tantôt mule, tandis que le titre français la déclare « âne ». J’ignore s’il s’agit d’un problème de traduction ou bien si l’auteur ignorait lui-même si elle était mule ou ânesse, ce qui est possible. Il est jeune à l’époque et les déboires qu’ils narre montrent sa grande méconnaissance des équidés. Néanmoins, elle est son unique compagne de voyage. Flegmatique, paresseuse, et entêtée. Il ne l’aimera pas d’emblée mais finira par l’apprécier jusqu’à la regretter lorsqu’a la fin du voyage, il la revendra. Évidemment, il traverse des villages et rencontre des habitants, catholiques et protestants, héritiers de la guerre des Cévennes.
Il a, au surplus , déjà une arrière pensée : il compte bien pouvoir, à son retour, publier une sorte de carnet de voyage, de journal de pèlerin, et en tirer un peu d’argent. Le jour de son départ, il en a même déjà un titre provisoire : « Voyage avec un âne dans les Highlands françaises ». Voici ce qui m’a gênée, principalement. Il n’y a là aucune spontanéité. C’est une sorte de triche. On ignore si le voyage est un prétexte à l’œuvre ou si le journal est un prétexte au voyage. Toujours est-il que l’un et l’autre sont prévus et interdépendants dès le départ. C’est fort dommage. Comment ne pas imaginer que Stevenson ait forgé son itinéraire en fonction de ce qu’il voulait écrire ? Qu’il ait conversé avec des gens dans le seul but d’avoir quelque chose d’intéressant à raconter dans son livre? Le projet d’écriture n’entame-t-il pas la spontanéité d’un tel voyage ? Comment ne pas songer, à chaque pas ou presque, à ce qu’il lui sera intéressant d’écrire, de mentionner dans le journal ? Stevenson part donc avec des biais, avec un détournement du voyage en solitaire. Le voyage n’est plus retraite intime mais devient un outil, un support, un prétexte d’écriture qui ne demandera pas beaucoup d’imagination. Dommage.
Ainsi, chaque matin, avant de prendre le départ à pieds, Stevenson écrit dans son journal sa journée de la veille. Et l’on voit comme le journal prend le pas sur le voyage. Il mentionne des départs tardifs, fort contrariants, à cause de la rédaction de son journal et d’un manque d’inspiration. D’un manque d’inspiration ! Ce qui est la preuve la plus flagrante du fait que le journal ment ou triche : comment ne pas être « inspiré » s’il n’est question que de décrire une journée de marche ? Là encore, ce manque de spontanéité flagrant me fut dérangeant. Le voyage perd de sa fraîcheur spontanée, de sa liberté de vagabonder. Il est tout à fait borné et réglé par la rédaction du journal.
De retour, il réalise cependant que son journal est incomplet, peu conséquent. Il y ajoute donc quelques parties, des explications historiques notamment, qui nécessitent la consultation de sources. Cette démarche me semble également une autre feinte, une sorte de pose savante pour donner du poids à un récit qui semblait trop maigre pour être publié en l’état. Ainsi, tous les passages qui racontent la guerre des Cévennes ont été rédigés plus tard, et sont plus ou moins des retranscriptions d’ouvrages historiques. Cela remet un peu en question l’une des raisons de son voyage. S’il ne connaissait pas cette guerre, est-il vraiment parti à la rencontre de ses semblables français comme il l’avait annoncé ? Néanmoins, il est honnête et ne cherche pas à dissimuler quoi que ce soit. Cependant ces digressions importunent plus qu’elles n’apportent, d’autant plus quand on sait que ces connaissances ne lui étaient pas acquises lors du voyage. De vagabond, il devient une sorte de professeur d’histoire. Pire encore : il saisit des occasions fortuites pour énumérer ces faits historiques, établit des liens de cause à effet parfois alambiqués, comme si ces rencontres, même succinctes, étaient autant de prétextes à déballer une science. En réalité, c’est le contraire: trouvant le livre trop maigre à son arrivée, il l’a « étoffé » et alourdi de ces considérations historiques et religieuses, qui ne sont d’ailleurs que des raccourcis simplistes et donc décevants : comment un paysans rencontré sur un chemin peut-il être perçu comme le successeur de ses aïeux qui se sont battus pour leur foi ? C’est stupide et réducteur. Suis-je, moi, pour un anglais, l’héritière de mon arrière-grand-père mort en Allemagne ? Mon identité en porte-t-elle des stigmates bien identifiables ? Évidemment non. Il s’agit d’une facilité, d’une sorte de triche et je ne peux croire que Stevenson l’ignorait.
Si jeune, Stevenson est un personnage déjà orgueilleux et présomptueux. Non seulement à aucun moment il ne doute de la faisabilité de son voyage alors qu’il est tout à fait ignorant, mais surtout il parvient à prendre une certaine hauteur, un grand recul sur lui-même et surtout sur les gens qu’il croise. Il s’analyse et analyse ce qu’il observe. C’est pourquoi il a tenu, il me semble, à ajouter des références historiques : c’est un homme qui ne peut se contenter de décrire, il a besoin de comprendre, de déduire, d’analyser les tempéraments. On sent poindre, par là, le Stevenson adulte. Une chose prête quand même à sourire au sujet de cette œuvre : le titre suggère une longue expédition, presque un périple. Seulement, le voyage ne dura que treize jours en réalité. C’est presque comique. Il est certes minutieusement relaté (peut-être trop, comme si Stevenson avait fait en sorte de noircir de la page), mais en définitive sans grand intérêt. D’ailleurs, cette œuvre n’est devenue célèbre qu’une fois que l’auteur le fut. La renommée du livre, à posteriori, ne tient donc pour ainsi dire par de son contenu, mais est due à la célébrité que gagnera son auteur bien plus tard. Et c’est logique. La boue devient de l’or si elle a été écrite par un dieu, n’est-ce pas ? Même si Dieu n’était pas encore dieu, d’aucuns veulent y voir les prémices du génie, la genèse du Grand. Il y a fort à parier que si ce carnet de voyage avait été écrit par n’importe quel quidam, il n’y aurait aujourd’hui pas un itinéraire nommé : route de Stevenson. Pour la raison que l’œuvre ne le mérite absolument pas.
Malgré tout, ce n’est pas déplaisant à lire. Le récit est premièrement trop court pour impatienter. De plus, Stevenson est capable d’une belle autodérision. En témoignent les récits cocasses tournant autour de sa mule. On se demande même comment il n’a pas tué ou blessé le pauvre animal. En revanche, l’évolution de ses sentiments envers la mule est largement surjouée. Si au début elle n’est qu’un outil qu’il déteste bientôt, car elle s’avère bien plus importune que pratique, Stevenson se plaît à atermoyer sur une complicité qui bientôt s’installe entre lui et l’animal. Au point que leur séparation lui arrachera des larmes. Seulement, rappelons que le voyage n’aura duré que ... treize jours !
La description des paysages est agréable. Stevenson semble émerveillé, et cette fois sans exagération, par une campagne qu’il ne connaît pas, si différente de son Ecosse. D’ailleurs, le tout est parfaitement écrit, en quoi le voyage, là encore, est un prétexte à un exercice de style. Son écriture est vive, et d’une grande variété. Il est tantôt drôle tantôt capable d’une belle envolée lyrique (concernant les paysages).
Je me suis demandé quel regard Stevenson avait pu porter sur cette œuvre de jeunesse en mûrissant et en devenant l’écrivain que l’on sait. J’ai fait l’expérience de relire exactement le même genre de journal il y a peu. Alors que nous vidions la maison de mes grands-parents, ma cousine a retrouvé mon journal de voyage en Angleterre, rédigé quand j’avais dix-neuf ans. Mes conditions de départ étaient à peu près les mêmes que celles de Stevenson: je quittai sans me retourner un garçon qui ne m’aimait pas, souhaitant mettre une distance énorme entre lui et moi et avec l’intention de ne jamais revenir à lui à mon retour. Mon voyage me fut tout à fait - je le dis très sérieusement- un grand événement. C’est que je suis partie toute seule pour le nord de l’Angleterre, à dix-neuf ans, avec un trajet aller interminable (quarante-huit heures), mêlant le car, le ferry, le train avec des changements à Londres et à Leeds, sans l’appui des outils numériques actuels. Là-bas, j’avais trouvé un stage de deux mois (que j’ai prolongé de deux autres mois) dans une petite ville sans aucun français. Cela me paraissait, à l’époque, un événement si important dans l’histoire de ma vie que j’avais tenu à tenir un journal. Et j’aurais pu moi aussi, si j’avais voulu étoffer, y ajouter force détails historiques sur la ville de York, et nous y étions ! Cependant, à la relecture, vingt ans plus tard, je n’ai éprouvé ni tendresse ni indulgence pour la piètre diariste que j’étais. Et même, j’ai eu un peu honte qu’il ait été lu par ma cousine. Cet épisode de quatre mois seule en un pays étranger, bien qu’impressionnant et singulier pour la jeune fille que j’étais, ne méritait nullement d’être ainsi raconté. Il a certes duré quatre mois au total mais relevait de l’anecdotique plus que de l’événement. Alors treize jours !
En fermant le livre, je me demandais encore si je l´avais aimé. La question n’est pas si simple qu’elle paraît. Comment prétendre ne pas avoir aimé un texte parfaitement écrit, un style minutieux et agréable ? Seulement, ce livre ne m’a rien appris, et me fut même un peu ennuyant parfois. J’en ai surtout voulu un peu à Stevenson, dont le potentiel de grandeur est déjà visible, de se montrer si médiocre et d’user de tant de facilités. Je crois avoir trouvé ma réponse. Si ce livre n’est pas déplaisant, et même assez agréable à lire dans l’ensemble, il ne vaut pourtant pas la peine d’être lu.