Douce chaleur
J’allai à la boulangerie du chef-lieu de canton. Je me suis garée presque devant, en créneau, le long du trottoir d’en face. J’étais seule. Je suis descendue de ma voiture, l’ai fermée, ai tourné la tête une fois à gauche, une fois à droite pour traverser. Et, à droite, je l’ai vu.
Non, je ne l’ai pas exactement vu. J’ai surtout vu sa silhouette, sa démarche, sa carrure. J’ai reconnu son paletot vert et son béret noir. Je l’ai vu de dos. Il marchait sur le trottoir de la même rue, mais à l’opposé.
Je suis restée là, longtemps, à le regarder marcher, à regarder son dos s’éloigner. Que faire d’autre ? L’appeler ? Il était à trois cent mètres, bien trop loin, et puis il entend mal, et il y avait des gens, dans la rue. Je n’aime pas me faire remarquer…
Courir ? Le rattraper ? Ou remonter en voiture pour aller le rejoindre ?
Pas le temps. Après le tournant qu’il entamait, un croisement de quatre rues. Bien sûr, il rentrait probablement chez lui, mais j’étais attendue ailleurs.
Je l’ai vu de dos. Il marchait. Il ne m’a va vue. Je l’ai regardé jusqu’à ce qu’il disparaisse dans le tournant, et j’ai souri.
Je vis à six kilomètres de chez lui. Je peux aller le voir quand je veux, mais nos rencontres ne me donnent pas cette petite chaleur douce, furtive, qui me prend au hasard d’une rue, et qui me dit simplement : « Sois tranquille. Il est là, il se promène, il va bien ».
C’est la même chaleur qui me berce chaque soir à la même heure. La nuit est tombée, je rentre, je sais que je suis attendue à la maison pour le dîner. Pas le temps de m’arrêter, je passe juste en voiture. Chaque soir. A la même heure. Devant chez lui. Les volets sont fermés, mais je peux voir que sa cuisine est éclairée. Et c’est doux. Je veille sur lui.
Mon grand-père…