Ce qui me manque
Je garde en tête le souvenir de cette douleur atroce, insupportable. Je suis dans une fête, ou à une réunion, entourée d’amis, de proches, de connaissances, de gens familiers. Ils sont tous là, ils me sourient. Ils me sont tous acquis. J’évolue en terrain hospitalier, favorable, rassurant. Je n’ai rien à redouter. Pourtant, je ne m’amuse pas. Un éclair de lucidité me saisit soudain. Terrassant, effroyable, sans pitié. Il manque quelqu’un. Il me manque quelqu’un. Je me retourne, il est absent. Je le cherche des yeux parmi les autres. Je ne le trouve pas. Je m’affole, comme lorsque l’on perd de vue son enfant dans la foule. Il n’est pas là. Inutile de le chercher plus longtemps: il n’a jamais été là.
Je suis alors foudroyée de solitude, accablée de réalité. Les gens, les embrassades, les sourires, les conversations... tout me parait si superficiel, soudain. Il n’est pas là. Et je me sens vide, asséchée, accablée par son absence.
Je précipite mon départ. Le début de sanglot qui me monte à la gorge m’y oblige. Je marche seule dans la nuit jusqu’à ma voiture. En larmes chaudes et lourdes. À aucun moment sa main amie ne se pose sur mon épaule pour m’assurer de sa présence rassurante. Et mes pleurs silencieux redoublent.
Je conduis, écoutant la musique fort, pour ne pas trop penser.
Je rentre, la maison est noire et silencieuse. Je m’étends dans mon lit, près d’un corps chaud et endormi, et je ne m’endors qu’épuisée de larmes du désespoir de son éternelle absence.
Il n’est pas là. Il ne l’a jamais été. Ne le sera jamais. Je ne le connais pas. Je ne l’ai jamais rencontré.
Et pourtant, il me manque. Infiniment. Cruellement.
Je l’imagine. Oh, comme je l’imagine! Il n’a pas de visage, ni de corps. Pas besoin. Il est seulement une présence rassurante. Un esprit qui me comprend, une âme amie, qui me sait. Qui m’aime et m’accepte telle que je suis. Que j’aime et comprends en retour. Il est celui en présence de qui je n’aurais jamais besoin de tricher, mentir, dissimuler, feindre, jouer la comédie. Il nous suffirait d’un regard de connivence pour nous parler et nous entendre. Il n’y aurait plus d’explication à donner, plus de justifications, plus de compromis ni de concessions. Rien. Rien que la douce joie de se savoir aimée et comprise.
Oh, je sais, je devine vos pensées et vos commentaires. Je les anticipe. C’est impossible, cela. Un fantasme, une utopie.
Eh bien, oui. C’est impossible. Sans doute. Évidemment.
Est-ce que cela empêche pour autant de ressentir parfois les affres de la grande solitude ? Est-ce que cela soulage l’affliction extrême et sans remède? Est-ce que cela dispense de l’isolement au milieu de la foule?
Non.
Mais pourquoi souffrir ainsi, alors, puisqu’il n’y a aucune issue positive à cette souffrance? Pourquoi ne pas oublier tout cela, et vivre? Et se réjouir d’être entourée et appréciée? Pourquoi donc?
Il me semble... que me laisser submerger de souffrance et de désespoir, que me baigner dans mes larmes, que me noyer dans la grande affliction... me fait l’effet d’une bonne purge. Et je trouve très sain, moi, de ressentir parfois cette grande et effarante lucidité, qui brandit l’éternelle solitude comme triste étendard.
Je sors toujours de cet abattement de la même manière: un matin, je comprends qu’il est là, avec moi, près de moi. Qu’il l’a toujours été. Qu’il m’aime, me respecte et me comprend. Mais qu’il ne peut être un autre individu... que moi-même