La quête
Elle, elle n’acceptait pas de se contenter de sa propre personne comme unique amie. Alors, une partie de sa vie était vouée à une sorte de quête de l’autre. La recherche éternelle de l’âme amie, de l’esprit le plus proche du sien. Ou plus élevé, si possible.
Elle ne se résignait jamais. Était-il possible qu’en ce monde, personne, vraiment personne, ne puisse s’accorder avec elle, ne soit en phase avec sa pensée, son être, ses idées?
S’y résoudre aurait été une défaite, une abdication. Non, tant qu’elle serait en vie, elle chercherait. Même s’il fallait que cette poursuite soit vaine. Même s’il fallait y perdre un temps infini. Y avait-il une chose au monde qui en valait plus la peine, après tout? « Y'en a qui courent une vie pour gagner deux dixièmes », quand d’autres recherchent l’argent inlassablement. Pourquoi ne pas consacrer une part de son existence à la recherche d’un cœur et d’un esprit complices, d’une sorte d’osmose ?
Cette sorte de soif inépuisable la portait.
Et elle se sentait incomprise dans sa quête. Une perte de temps, lui jetait-on à la figure. Une poursuite vaine, parce qu’impossible.
Être entourée et aimée ne lui suffisait donc pas? Posséder tout ce dont elle a besoin et s’épanouir dans son travail ne faisait donc pas son bonheur ? Sa propre personne ne pouvait donc pas être son seul sujet d’amour et d’admiration ?
Eh bien non. Elle avait ce besoin de chercher sans cesse cette « âme amie ».
Et parfois - rarement- elle trouvait. Une intelligence qu’elle estimait supérieure, une pensée qui faisait écho en elle, un jugement qui lui paraissait sain et réfléchi, un état d’esprit sensé, des bras compréhensifs et des mains caressantes pour ses peines.
Alors, elle posait ses valises. Elle s’abreuvait au contact. Elle s’élevait, aussi. Par mimétisme. Et elle goûtait la joie délicieuse de n’être enfin plus tout à fait seule. Voilà pourquoi elle persévérait dans sa quête: pour toucher du doigt les purs instants, pour accéder quelques temps aux grands bonheurs, pour perdre un peu de sa lucidité, même temporairement, comme lorsque l’on s’enivre. Elle prétendait à un leurre, sans doute. N’importe ! Dans ces moments de félicité, ça en valait la peine.
Ça ne durait qu’un temps, évidemment. Plus ou moins long. Parfois des années, mais en général plutôt quelques mois, voire quelques semaines.
Et puis on finit toujours par être déçu d’autrui. Tout simplement parce qu’il n’est pas nous. Aucun des deux n’y peut rien. C’est juste que l’on ne peut croire en un alter ego qu’un temps.
C’est comme poser deux boules de pétanque l’une contre l’autre. Elles se touchent en un endroit précis, se reconnaissent parce qu’elle ont la même taille, sont de la même matière. Elles croient se ressembler, et se rassembler par le point précis où elles se touchent. Seulement, elles ne peuvent se toucher réciproquement que par une infime partie d’elles-mêmes. Tout le reste de chacune de ces deux boules ne peut rejoindre l’autre. Ou alors, il faudrait les faire fondre, du moins l’une d’entre elle, donc qu’elle renonce ainsi à sa propre forme pour épouser parfaitement l’autre. Une abnégation insupportable.
Toutefois, elle ne reprenait jamais tout de ce qu’elle avait donné à l’autre. Elle conservait, autant que possible, la partie d’accroche de la boule. Et préservait au mieux les raisons pour lesquelles elles avaient pu se coller à un moment.
Et, enrichie et fortifiée de ce point d’impact nouveau, elle repartait en quête. D’absolu. De plus beau, de plus pur.
Souvent pour rien.
Et, tout comme certaines femmes, qui dès la première rencontre avec un homme, peuvent le classer dans la « friendzone »- classement par ailleurs ferme et irrévocable- elle savait, après une seule heure d’intimité toute relative, que tel individu ne serait jamais digne de son intérêt. Que ça n’accrocherait pas.
Et parfois, elle trouvait à nouveau. Même protocole, mêmes illusions du début, et toujours cet espoir fou d’avoir, cette fois, touché du doigt son but, goûté à la connivence ultime.
Et puis, même déception à échéance variable.
Évidemment, au fond, elle avait tout à fait conscience de ne jamais parvenir à trouver cette présence tout à fait rassurante, cet esprit complètement en phase, cette profonde interpénétration. Cela ne changeait rien. Vivre cette illusion pour un temps valait déjà quelque chose.
Et puis, puisqu’elle ne se séparait pas des boules passées, une nouvelle venait la toucher à un autre endroit de son revêtement, et ainsi de suite.
Un jour, peut-être, son épiderme serait complètement accolé ou presque à plusieurs boules. Comme autant d’individus pouvant la combler mais pour des critères différents. Le polyamour, peut-être ? Que ce mot était moche... et il n’était, au fond, tout comme le fait de ne compter que sur soi-même, qu’un « faute de mieux ».
Non, vraiment, c’était l’absolu qu’elle cherchait de manière irraisonnable, essuyant les incompréhensions, luttant contre les préjugés et le bon sens. Mais, au fond, elle s’en foutait.