Martin Eden
(Me trouvant dans l’obligation de faire l’aveu de mon insuffisance concernant cette critique, j’ai entrepris de la revoir entièrement, comme Henry, perspicace, me l’a suggéré. J’ai des indulgences naturelles, une sorte de « bonté », au point qu’il m’est encore difficile de « descendre » une œuvre, de dire mon fait sans y «mettre des formes », ce qui noie tout à fait mon message. )
Martin Eden est un film italien sorti en 2019 et réalisé par Pietro Marcello. C’est une adaptation très libre du roman de jack London.
L’histoire se déroule à Naples sans mention de date.
Martin Eden, jeune marin d'origine modeste, sauve un homme sur le port. Pour le remercier, le jeune homme l'invite chez lui. C’est là que Martin rencontre sa soeur, Elena, et en tombe amoureux.
Il décide d'étudier pour lui plaire. Et de devenir écrivain, afin de la mériter.
C’était audacieux je trouve de vouloir adapter ce roman, surtout en transposant le décor en Italie et en rendant l’histoire intemporelle, puisqu’aucune date n’est mentionnée. Adapter une œuvre d’art est un pari risqué, surtout lorsque l’on s’autorise tant de libertés. Le public ayant lu et apprécié Martin Eden a des attentes, sans aucun doute, qu’il ne faut pas décevoir.
Si l’on admet que ce changement de contexte démontre que l’insuffisance de la bourgeoisie, son hypocrisie, son intelligence limitée et feinte, sont universelles, il n’était pourtant pas nécessaire et tient peut-être d’un certain chauvinisme du réalisateur.
L’intrigue est assez fidèle jusqu’à la moitié du film. Ensuite, cela se gâte nettement. Il y manque le travail acharné, les heures d’étude, l’apprentissage, le temps passé à l’écriture. Par ailleurs, l’expérience pourtant longue de la blanchisserie n’apparaît pas.
Ainsi, tout semble bien plus facile pour ce Martin Eden. C’est à peine si sa condition misérable est suggérée. Pour preuve, les nombreuses fois où il doit mettre en gage jusqu’à son habit, ou renoncer à sa machine à écrire ont été écartées.
C’est dommage, puisqu’une grande partie de l’intérêt du roman se trouve là. Dans cet effort immense, dans le sacrifice incroyable de tout confort, dans les complications les plus extrêmes pour arriver à son but.
La deuxième partie est encore plus décevante. On voit à peine le succès arriver que déjà, sans bien savoir comment, Martin Eden est riche et célèbre. L’épisode de colère chez l’éditeur n’a pas été retenu lui non plus.
Un matin, Martin Eden reçoit une réponse positive de la part d’un journal. Et la scène suivante ou tout comme, il est célèbre.
La fin est différente également. Plutôt, elle semble bâclée. Martin Éden devient une espèce de fou, un aliéné plutôt qu’un homme lucide. La façon dont il est présenté comme un « original » est peu flatteuse.
Il apparaît comme un provocateur, comme un arrivé se croyant désormais tout permis grâce à son succès. Non, ça ne va pas. C’est une insulte à London. Son Martin Eden est simplement un homme intègre, avide de vérités et dégoûté des hypocrisies et de toutes faussetés.
Sa dernière rencontre avec Elena est décevante et peu fidèle également. La jeune fille est envoyée à lui par une mère cupide, et c’est si réducteur.
La scène finale est également changée. Grandiloquente je dirais. Martin Eden, seul sur une plage, se jette à la mer et nage vers le large. On ne sait pas au juste s’il meurt. On le devine, cependant la mort de Martin Eden dans le roman est si bien décrite que c’est dommage.
J’ai regardé ce film (plus de deux heures) en version originale, ce qui m’a causé quelques difficultés. Je ne parle pas un mot d’Italien, ce qui rend la chose un peu plus compliquée, puisque je peux difficilement me décoller des sous-titres.
Certes, les images sont belles. Les plans sont intéressants. Le film fait l’effet d’une œuvre harmonieuse et poétique.
Les risques pris en font une œuvre plutôt originale, le réalisateur ayant intégré des fonds musicaux et des images d’archives, qui se greffent comme des transitions entre les scènes.
C’est artistique évidemment, mais cela ne sert pas à l’histoire, bien au contraire. Le message de London se perd dans cet étrange mélange de musique, d’images d’archives, de décors poétiques. Je dirais même: le réalisateur, à force d’avoir favorisé un certain sens esthétique, a dénaturé Martin Eden. Le message de London se trouve tout à fait dilué. L’idée, pourtant superbement exprimée dans le roman, devient secondaire, même si elle est exprimée.
Non, ça ne va pas.
Il est très risqué de vouloir adapter un grand roman au cinéma. Et je songe aux réussites, comme l’adaptation de « La fenêtre panoramique », ou de « Un sac de billes ». J’en tire les conclusions suivantes - que peut-être, je changerai le jour où un film m’aura démontré le contraire - : pour réussir l’adaptation d’un roman au cinéma, le mieux est encore de se montrer le plus fidèle possible, de « coller » au roman. Le scénario devant presque calquer l’œuvre, en reprendre les dialogues mot pour mot et le déroulement chronologique.
Et c’est logique, au fond. Qui peut prétendre réécrire une œuvre comme Martin Eden? Qui pour oser se croire plus talentueux que Jack London?
Une adaptation cinéma ne peut s’approcher de la perfection qu’en calquant le chef-d’œuvre, logiquement.
Alors, malgré un certain sens esthétique, de jolis plans, des fonds musicaux bien choisis, ce film est une arnaque. De Martin Eden, il n’en n’a que le titre, racoleur et prometteur, de quoi s’assurer un succès en salle sur le dos du roman. Mais il n’en n’est pas du tout à la hauteur.
